Chapitre 2.
Première cloche / L'océan
de brume
Élise
ressemblait à une électrocutée. Ses
doigts étaient vissés au volant et ses yeux,
catapultés hors des orbites. Je n'en menais pas large
non plus. J'avais culbuté au fond de la voiture, le
biscuit au chocolat bien étampé dans le fond
de culotte, plié en deux, la nuque contre le coffre
à gants et les jambes retroussées sur mon
siège.
En
relevant les yeux, je suis resté complètement
baba. Une apparition nous examinait curieusement. Un ange,
que j'ai pensé. Le visage rond, aux traits
néanmoins finement ciselés, contrastait avec
la voix plutôt gaillarde qui s'adressait à ma
mère:
- T'as
appris à conduire dans les courses de
démolition ou quoi?
Encore
sous le choc, Élise cherchait à descendre pour
aller s'expliquer. Elle s'entêtait à secouer la
portière bloquée sur mon côté, et
moi, engoncé dans mon recoin, je me démenais
pour la repousser. Un léger glissement de la voiture
a subitement interrompu notre agitation. On s'est
interrogés des yeux.
- Ne
bougez plus! Vous êtes à moitié dans le
vide! Ne bougez plus! a ordonné l'ange du haut de son
véhicule immobilisé contre la portière
de la Volks.
La
sommation nous a fait l'effet d'une mise en joue. On s'est
encore regardés. Pas d'interrogation cette fois.
Juste une peur bleue.
Avec de
grandes précautions, le camion a fait marche
arrière. Les pneus crépitaient douloureusement
sur le gravier. J'étais accroché à
Élise, et elle, à moi, deux noyés
prenant l'autre pour bouée. La moindre secousse
risquait de faire basculer la Coccinelle dans une profondeur
insondable. Nous tendions l'oreille. Le câble du
treuil s'est arrimé à l'arrière de la
Volks. Une main à plat a frappé deux coups
secs sur le toit.
-
Accrochez-vous!
Le
camion a grogné de toute sa puissance. Le câble
s'est tendu brusquement. Le sol s'est grugé sous le
ventre de la petite bête. Élise est venue
s'aplatir les reins contre mes genoux. Un hurlement
métallique nous a fait craindre le pire; le
câble atteignait son point de rupture. Yo-yo au bout
de sa ficelle, la petite coque rouge a
dégringolé dans le vide. Nous faisions corps
avec Ma Généreuse et notre sort se trouvait
intimement lié au sien. Chaque fois que son flanc
s'écorchait sur la paroi du gouffre, nous avions mal
avec elle. Et, dans mon cas, la douleur se faisait plus
particulièrement sentir sous mon plâtre. Nous
étions morts de peur. Peut-être même
morts tout court.
*
La nuit
s'était installée. On ne voyait ni ciel, ni
étoiles. Dans le brouillard dense
éclaboussé par la lumière des phares,
se dessinait une forte silhouette montée sur de
longues jambes. Surmontées de gros bas de laine
grise, ses bottes de travail lui donnaient une
démarche plutôt pataude. Ses cuisses
étaient ceinturées par la dentelle d'un short
en jean effrangé et le haut de son maillot de bain
moulait les rondeurs d'une poitrine rebondie. Des cheveux
mi-longs tombaient en cascade bouclée sur ses
épaules de la couleur d'un bonbon au caramel.
-
Savez-vous qu'il y en a qui ont levé les pattes pour
moins que ça!
Elle
avait lancé cela avec une effronterie qui me plaisait
tout autant que sa manière fanfaronne de faire sauter
son trousseau de clés dans sa main. Puis, ayant mieux
à faire que de s'intéresser à nous,
elle entreprit une vérification sommaire de la Volks.
Pas la moindre trace de collision.
- Ben
ça par exemple! J'en ai les jambes coupées! On
dirait qu'il ne s'est rien passé! Avez-vous ressenti
quelque chose au moins?
Comme
si je n'avais pas tout à fait fini de me
déplier, je me suis étiré, prenant bien
soin de camoufler mon fond de pantalon d'une couleur
douteuse. Puis, me massant la nuque j'ai gémi:
- Oh!
que si.
- Eh!
môsieur! se moqua-t-elle. Déjà un
plâtre? Ça l'a cogné fort pas pour
rire!
Je
distinguais mieux son visage à présent. Elle
me parut beaucoup plus jeune que le laissait supposer son
ton sans demi-mesure. Elle devait être mon
aînée de deux ou trois ans, pas plus. Juste
assez âgée pour posséder un permis de
conduire, quoi. Tout en parlant, elle balayait l'air avec sa
casquette:
- J'ai
vu un nuage de poussière qui me fonçait
dessus. Puis, bang! J'étais certaine de vous avoir
écrabouillés comme des petits pois dans leur
boîte de conserve.
Petit
pois toi-même! que j'ai pensé en attendant le
moment propice pour lui remettre la monnaie de sa
pièce.
- Un
miracle, assurément un miracle, a marmonné
Élise d'une voix vaseuse.
La
fille a souri du coin des lèvres, en indiquant la
Volks en position de génuflexion:
- Et si
tu veux mon avis, ça va t'en prendre un autre.
Élise
m'a semblé revenir à elle d'un seul coup:
- Tu
peux nous conduire à un garage?
Offusquée,
notre samaritaine a posé les poings sur les hanches
et mis les points sur les i.
- Tu
plaisantes, j'espère! a-t-elle gueulé comme si
elle s'adressait à un vieux pote. Tu sauras que tout
ce qu'un gars peut faire, je peux le faire aussi. Non,
mais... Tiens-moi ça, toi.
Heureusement
qu'il me restait une main valide, sinon je recevais son gros
trousseau de clés en pleine gueule.
Passant
la tête par la fenêtre baissée de la
portière, elle s'est emparée des clés
de la Volks. Elle a remis sa chevelure en cage pour signaler
qu'elle était prête à passer à
l'action. Chose sûre, le sale boulot avait l'air de
drôlement lui plaire.
Pendant
qu'elle vidait le coffre à bagages de son contenu, je
n'ai pu passer sous silence l'inscription sur la
portière de la dépanneuse: ´Gérard
Remorquageª. Question de lui faire ravaler ses
petits pois, j'ai demandé:
- C'est
toi, Gérard?
- Cesse
de faire l'imbécile, a ronchonné Élise,
les dents serrées, en m'accotant un coude dans les
côtes.
- Bien
sûr que si. Et Remorquage, c'est mon nom de
famille, a rétorqué l'ange avec un air de
petite démone. Et toi, t'es qui?
-
Alfred.
-
Alfred? Tu parles! Mon arrière-grand-père
s'appelait Alfred, lui aussi. Alfred Remorquage!
Cette
fois, elle ne put s'empêcher de s'esclaffer.
Tout en
continuant à se payer ma tête, la petite
comique s'est saisie de la roue de secours, l'a
laissée retomber au sol. La roue a rebondi mollement.
Gérard a frappé le pneu avec le dessus de
l'index:
-
Ça m'a tout l'air que ça manque un peu d'air
là-dedans. Vaudrait mieux...
Subitement,
une cloche a résonné. Grave. Lointaine.
Gérard
- puisque semblait-il c'était son nom - s'est
pétrifiée, les sens en alerte. Élise et
moi avons paralysé à notre tour. Un râle
fantomatique se fondait au timbre de la cloche:
La cloche sonne trois fois.
Le premier coup, c'est le signal...
-
...
-
...
-
...
Devant
notre impuissance à admettre ce que nous venions
d'entendre, nos cerveaux nous avaient commandé le
black-out. Pourtant, la voix continuait de vibrer en nous
jusqu'à la moelle de nos os. Pour briser le silence
d'épouvante qui gonflait l'atmosphère, j'ai
demandé, aussi candidement que possible:
- Il y
a une église dans ce coin perdu?
- Il y
en avait une, a lâché Élise, le souffle
court. À Birdam. Mais le village a été
incendié, il y a une vingtaine d'années.
Gérard,
elle, avait perdu toute envie de bavarder et sa joyeuse
prétention avait brusquement flétri. Elle
reprit sa tâche avec énervement. On aurait dit
que sa vie en dépendait. Mais ses gestes
précipités étaient soudainement
maladroits. Elle dut se reprendre par trois fois pour
installer le cric sous la voiture. Élise voulut lui
prêter main-forte, mais Gérard maugréa
qu'elle savait se débrouiller toute seule.
À
moins de trois mètres, l'écran de brouillard
absorbait la lumière de la dépanneuse,
désagrégeant le double halo des phares en
particules jaunâtres. La brume devenait
oppressante.
Sitôt
la roue remise en place, Gérard a
bafouillé:
- Je...
je dois être terriblement en retard. Mon père
va s'inquiéter. C'est la première fois qu'il
me laisse son camion.
Elle
s'est essuyé les mains dans la guenille que lui
tendait Élise.
- Tu
passes l'été dans les environs? lui a
demandé ma mère.
- Mes
parents ont une maison d'été pas très
loin.
- Si tu
n'as rien à faire, passe nous voir. Je viens de
racheter l'ancienne propriété de mon
père à la Baie des Nymphes.
Gérard
n'écoutait plus. Hors de contrôle, ses yeux
effarés furetaient nerveusement dans l'invisible avec
un désespoir aveugle. On aurait dit que sa raison lui
interdisait de concevoir l'anomalie qu'elle venait de
déceler.
- T'as
l'heure?
Élise
a jeté un il à son poignet et,
après l'avoir secoué, l'a porté
à son oreille:
-
Tiens, c'est bizarre, ma montre s'est
arrêtée.
Brusquement,
Gérard a poussé un cri à glacer le
sang. Elle venait de découvrir ce qui n'allait pas.
Nous avions beau fouiller la brume du regard, le camion
restait invisible.
- La
dépanneuse! gémit Gérard. Mon
père va me tuer!
Avant
que nous puissions réagir, Gérard s'est
engouffrée dans le mur de brume. Nous l'avons
appelée:
-
Gérard?
Géééé-raaaaard!
En
écho à nos voix, elle nous a répondu,
lointaine:
-
Où êtes-vou-ou-ous? Mais où
êtes-vou-ou-ou-ous? Je ne...
Et sa
voix s'est éteinte en grésillant à la
manière d'une fréquence radio.
Nous
nous sommes époumonés à hurler son nom
jusqu'à ce que nos propres cris commencent à
nous effrayer.
- Je
parie qu'elle cherche à nous faire peur.
- Parie
tout seul, a dit Élise en me poussant vers la Volks.
Moi, je n'ai pas l'intention de moisir ici plus
longtemps.
Pressée
de décamper, Élise a fourré la roue
déchaussée dans le coffre de la voiture avec
tout notre bataclan et, aussitôt, nous sommes
remontés à bord. Mais Ma
Généreuse a refusé
d'obtempérer.
-
Pourriture de saleté de bagnole!
-
Ferme-la, Alfred.
Nos
phares s'évasaient dans l'océan de brume qui,
maintenant, nous submergeait. Nous pouvions tout juste
distinguer le capot de la voiture. Le piège se
refermait.
- On a
l'air intelligents, là! ai-je grogné.
J'espère que tu as une bonne idée pour nous
sortir de ce pétrin.
- Nous
ne bougeons pas. Nous passons la nuit où nous
sommes.
- Ah!
Parce que tu sais où nous sommes, toi?
- Je
n'en ai aucune idée, a-t-elle chuchoté.
Vraiment aucune. Remonte ta vitre, Alfred.
- On
crève! que j'ai rouspété. Y a pas
d'air!
D'un
ton lugubre, elle a grincé entre ses dents:
-
Remonte-la, que je te dis!
Au
même instant, un souffle sinistre a frôlé
ma nuque, faisant se dresser tous les poils de mon corps.
Alors, aussi prestement que possible, de ma main gauche,
j'ai remonté la vitre.
© Copyright, Michel St-Denis
& Éditions Vents d'Ouest, 2000
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