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Chapitre 1
St-Aubert,
comté de L'Islet, mai 1933.
-C'est
où ça l'Abitibi? s'enquit Léon en
levant, vers son frère Maurice, un regard où
luisait un intérêt certain.
Maurice
venait de lire tout haut un court texte où on vantait
le potentiel de ce coin à coloniser et où on
invitait les chômeurs à s'inscrire comme futurs
colons. Léon, dont les yeux noirs et ronds comme des
billes, toujours impénétrables,
s'étaient soudain allumés, fixa l'autre un
moment avant de rabaisser son regard sur son assiette. Assis
à un bout de la table, Maurice déposa
lentement la gazette locale qu'il tenait dans ses mains et
parcourut des yeux, d'un air plus paternaliste que paternel,
ses dix frères et soeurs attablés de part et
d'autre. Étant l'aîné, il avait eu la
chance d'aller à l'école jusqu'en
septième année et pouvait lire aisément
un journal du début à la fin. Et il se gardait
bien de ne leur lire que ce qu'il jugeait pertinent qu'ils
sachent. Il assumait, à sa manière
autoritaire, sévère et exigeante, le
rôle de chef de famille depuis le décès,
plus de dix ans auparavant, de la mère morte en
couches et du père, d'une maladie du coeur. Cette
lourde responsabilité lui pesait, surtout en ces
temps de crise où tout manquait, à commencer
par le travail. Et depuis un certain temps, il sentait ses
frères au bord de la rebellion contre son
autorité.Tous devaient mettre la main à la
pâte, exigeait-il. Et le labeur ne manquait pas sur la
terre de roche de laquelle la famille tentait
péniblement de tirer sa maigre subsistance.
-C'est
par là, Léon, l'informa Maurice en indiquant
le couchant de son bras droit. Si tu pars d'ici, tu
traverses le fleuve et tu files franc ouest pendant des
centaines de milles, au-delà du Lac-St-Jean et du
partage des eaux, enchaîna-t-il. Là-bas les
rivières coulent au nord, vers la baie James,
conclut-il, fier d'exhiber ses connaissances de
l'arrière-pays boréal.
Léon,
dont les notions géographiques ne s'étendaient
guère à plus d'un rayon de cinquante milles
autour de St-Aubert ne comprit d'abord rien de
l'énoncé sinon que l'Abitibi se situait
très loin quelque part à l'ouest.
-Mais
ça doué prendre des mois pour s'y rendre?
bougonna-t-il un peu déçu en tentant, dans sa
grosse tête de coureur de bois, d'évaluer la
distance.
Solitaire
et aventurier, il lui arrivait souvent de partir plusieurs
jours en forêt. Il avait besoin de ces évasions
ponctuelles pour s'aérer l'espace entre les deux
oreilles où s'amplifiait le bourdonnement incessant
de la promiscuité familiale. Ça lui avait
permis d'explorer à fond les quelque cinquante milles
de montagnes arrondies et de vallées sinueuses qui se
succèdent entre son village et la frontière
américaine.
-Le
train s'y rend depuis le début du siècle, lui
précisa Maurice. Y traverse l'Abitibi d'un bord
à l'autre, et ensuite l'Ontario jusqu'au B.C. C'est
le Transcontinental.
Marie-Ange,
l'aînée des filles, déposa un gros
chaudron sur la table et s'apprêta à servir la
soupe fumante en introduction au repas du soir. Elle versa
une pleine louche d'une épaisse soupe aux
légumes dans le bol de Maurice et fit signe aux
autres de faire circuler le leur. Seuls le choc de la louche
contre le chaudron à anse et les bols qui
s'entrechoquaient brisaient le silence respectueux qui
s'était installé autour de la table.
Finalement elle versa sa portion et alla déposer le
chaudron sur un rond tiède du gros poêle
à bois. Elle revint à sa place et, demeurant
debout, entama le Bénidicité. Les chaises
râpèrent le plancher de bois quand tous se
levèrent et des voix discordantes
enchaînèrent derrière elle.
-Bon
appétit, conclut-elle en se signant.
-Est-ce
qu'y a la prohibition en Ontario? relança Léon
sitôt assis et qui ne semblait pas vouloir
lâcher le morceau.
Sous
l'il moqueur et le sourire narquois de son
frère Paul, il rentra prudemment la tête dans
les épaules.Sa connaissance approfondie des bois
derrière St-Aubert lui permettait de guider, à
l'occasion et pour quelques dollars, des cargaisons d'alcool
de contrebande vers les U.S.A. qui, à cette
époque, interdisaient la fabrication et la vente de
l'alcool sur son territoire. À l'insu de tous, il
guidait, lors de nuits sans lune, des charettes à
cheval chargées de canisses du précieux
liquide vers la frontière du Maine voisin. Bien
sûr, il savait qu'il jouait avec le feu. Une nuit, il
avait à peine eu le temps de cacher sa
précieuse cargaison dans une calvette que la police,
qui n'ignorait pas ce traffic, l'interceptait et le
fouillait. Même s'il s'en était tiré
à bon compte, ça l'avait drôlement
secoué et, depuis un certain temps, il se tenait
peinard. Mais là, il croyait naïvement pouvoir
poursuivre son commerce dans un ailleurs plus
clément.
-L'Ontario
c'est au Canada, et au Canada, il n'y a pas de prohibition,
indiqua Maurice en fixant, d'un oeil suspicieux, son
frère Léon qui parut contrarié et se
tut pour de bon.
Pendant
tout ce dialogue, personne n'avait remarqué la petite
flamme qui avait illuminé les yeux sombres et brumeux
de Wilfrid, le cadet des cinq garçons. Introverti,
réservé, timide, secret même, il se
laissait toujours bercer au gré de ses
pensées, profondes comme le fleuve qu'il contemplait
souvent du haut des contreforts des Appalaches
derrière St-Aubert. Aucun trait de son visage n'avait
trahi le vif intérêt qu'il portait à la
conversation de ses deux frères.
Âgé
de seize ans, Wilfrid vivait une adolescence paisible sur la
terre ancestrale nichée entre les premières
collines des Appalaches. Sa famille faisait partie de ces
fiers Acadiens chassés de leur pays par le
conquérant anglais en 1755 et qui avaient
échappé à l'exil vers la côte
américaine ou la Louisiane en fuyant dans les bois
d'où, après plusieurs années à
se cacher parmi les tribus Abénaquises, ils avaient
échoué sur la rive sud du St-Laurent, en bas
de Québec, pour fonder St-Aubert.
Plus
bas, luisaient sous le soleil, les toitures en bardeaux
d'ardoise de St-Jean-Port-joli, paisible hameau
amarré à la rive du St-Laurent. Du haut de
St-Aubert, par temps clair, on apercevait, au-delà de
St-Jean, le fleuve, la mer comme ils disaient. Puis, le
regard accrochait l'Isle-aux-Coudres, une oasis de verdure
aux berges hachurées de rochers fermement
ancrée au milieu de cette mer souvent
déchaînée, défiant les vagues et
les ressacs qui l'agressaient continuellement. À
l'arrière plan, les montagnes arrondies et
bleutées de Charlevoix complétaient cet
idyllique tableau maintes fois reproduit sur toile par les
peintres de passage.
Cet
été-là, Wilfrid allait devoir prendre,
malgré son jeune âge, une décision
capitale qui déterminera tout son avenir. Pour le
moment, il tendait une oreille attentive aux propos de
Maurice. Les explications de ce dernier avaient
attisé en lui les braises d'un feu qui couvait depuis
un certain temps.
Le
repas terminé, les grâces
récitées, chacun partit vaquer à ses
occupations respectives avant la nuit. Wilfrid et
Léon allèrent vérifier si les vaches et
les moutons se trouvaient tous dans leur enclos près
des bâtiments et s'assurer que les pagées
étaient bien closes. Ils y enfermaient les
bêtes pour la nuit afin de les protéger des
loups qui , le soir venu, descendaient des montagnes
à la recherche de proies faciles.
-Y
doit ben y avouère des chemins à tracer dans
cet Abitibi? commença Wilfrid, le regard perdu
quelque part devant lui.
Grâce
aux relations que Maurice entretenait avec le
député du coin, Wilfrid travaillait, à
l'occasion, à la construction et à l'entretien
de routes ainsi qu'au creusage de fossés. On lui
avait raconté que son père Alfred, qu'il
n'avait point connu, avait été, de son vivant,
contremaître de voirie. Soit par instinct, soit par
souvenance, il se sentait lui-aussi attiré par ce
métier d'ouvreur de routes. Assez costaud pour son
âge, l'épierrement de ces chemins de montagnes
et le nivelage à la pelle ne le rebutaient pas.
-Si
on ouvre un pays, faut d'abord faire des chemins,
rétorqua Léon, toujours très
pragmatique.
-T'as
ben raison, s'inclina Wilfrid devant une réponse
aussi limpide. Pis y paraît qu'là-bas y a pas
de pierres à ramasser, à transporter pis
à empiler pour faire des clôtures à
pacages, poursuivit-il, manifestement documenté sur
le sujet. Ça doit être mauditement moins dur
qu'icite, imagina-t-il en pensant aux immenses cordons de
pierres délimitant le pourtour de leur terre ainsi
que plusieurs enclos.
Léon
s'arrêta, sortit sa blague à tabac
confectionnée dans une vessie de porc, inséra
le pouce et l'index à l'intérieur et en retira
une bonne pincée d'un odorant tabac. Après
avoir remis le petit sac dans la poche de son pantalon, il
roula, en une boule grossière, le tabac dans le creux
de sa main. Lentement il glissa dans sa bouche à
moitié édentée la chique grosse comme
l'ongle du pouce et la tassa, à l'aide de son gros
index, derrière son unique mollaire gauche, entre la
gencive et la joue. Wilfrid jeta un oeil sur la
protubérance qui déformait la joue de son
frère et se demanda comment il faisait pour
mâcher cette crotte de joual, comme il disait.
Léon demeura silencieux, le regard tourné vers
la montagne.
-On
est comme du bois mort icite, continua Wilfrid, suivant le
fil des récriminations qu'il cumulait depuis un bout
de temps. Pas assez d'ouvrage su'a ferme pour toutte nous
faire vivre. Pis quand Maurice va s'marier, faudra ben
partir, admit-il indubitablement, sachant fort bien que
l'autre allait bientôt convoler avec la fille à
Picard.
Wilfrid
se rendait à l'évidence. Il savait qu'il n'y
avait pas de place pour lui, dernier des garçons, sur
la ferme familiale. Outre la petite érablière,
le maigre cheptel était composé d'une dizaine
de vaches éflanquées, de vingt-deux moutons,
de cinq cochons ainsi que de quelques volailles et dindons
dans la basse-cour. Leurs rares revenus parvenaient à
peine à faire vivre la famille en ces temps où
sévissait la grande crise. Les nouvelles qui
arrivaient de Québec ou de Montréal
n'étaient guère plus encourageantes. De plus
en plus de citoyens, rapportait-on, devenaient indigents et
devaient faire appel au secours direct, une mesure
adoptée à l'époque par l'État
pour venir en aide aux plus démunis. On
commençait aussi à parler de rationnement.
Wilfrid
jeta lentement un regard autour de lui. Il ne se sentait pas
particulièrement attiré par les travaux
agricoles. Seule la période des sucres, chaque
printemps, à l'érablière familiale,
faisait partie des bons souvenirs qui meublaient son enfance
et où il trouvait encore satisfaction. Il avait dut
quitter l'école très tôt, en
troisième année, pour ajouter ses bras
à ceux de ses frères aînés et
apporter sa contribution aux besoins de la famille.
-Y
a pas d'ouvrage steady aux alentours, reprit-il pour meubler
le silence qui s'épaississait à cet heure
entre chien et loup, mais aussi à cause de
Léon, toujours avare de mots, qui persistait dans sa
contemplation de la montagne. Tu l'sais aussi ben que moi,
toi qui fais la contrebande à l'occasion, laissa-t-il
brusquement tomber, excédé du mutisme et de
l'apparent manque d'intérêt de l'autre qui ne
semblait pas comprendre qu'il avait besoin qu'on lui
démêlât l'écheveau.
Léon
se raidit sous la remarque. Son petit frère
n'était pas censé connaître ses
activités illicites. Un jet brunâtre jaillit de
sa bouche en cul de poule et alla rouler dans la
poussière terreuse une dizaine de pieds devant eux.
Pendant quelques instants il lorgna Wilfrid en biais.
L'autre crut qu'il allait enfin dire quelque chose.
Léon appuya son bras droit sur un piquet de
clôture et, la moue boudeuse, détourna de
nouveau son regard vers la montagne. Il était comme
un escargot. Quand il entrait en dedans de lui, on ne
pouvait plus l'atteindre ni rien en tirer.
Las
de parler dans le néant, Wilfrid s'abandonna,
à son tour, dans ses pensées. Les mains dans
les poches, le regard vide où s'allumait, tout au
fond, une aube naissante, il fixait un point imaginaire
au-delà du fleuve. Il savourait une douce exaltation
qui faisait virevolter des papillons dans son estomac comme,
quand il s'était retrouvé seul avec la belle
Eugénie quelques jours auparavant. Elle lui avait
soufflé un baiser sur la joue avant de s'enfuir en
ricanant comme une espiègle et l'avait laissé
en plan avec cette douleur qui lui tordait l'estomac.
Puis
son regard fut attiré vers l'enclos où le
vieux bouc cornu s'escrimait à saillir une moutonne
à grands coups de reins vigoureux et un
délicieux malaise l'enveloppa, en même temps
qu'un curieux sentiment de frustration le submergea, lui qui
n'avait même pas encore embrassé une fille.
Frustré, il envoya un grand coup de pied dans un
caillou qui alla choir dans l'enclos et ameuta les
bêtes. La moutonne s'éjecta brusquement de sous
le bouc qui retomba gauchement sur ses pattes de devant et
resta pantois, la verge dégoulinante. Les
bêlements apeurés des moutons qui partirent en
tout sens semblèrent ramener Léon sur terre et
l'escargot pointa sa tête hors de sa coquille.
-Ch'rais-tchu
en crain de m'djire qu't'as envie d'partchir pour
là-bas Frid? baragouina-t-il enfin, la bouche
pâteuse et les mots obstrués par sa chique.
Après
avoir craché de nouveau, il leva enfin le regard vers
son petit frère qui le dépassait
déjà d'une bonne tête. Lui était
plutôt trapu et massif. Pas grand mais foulé
dur, blaguaient ses frères. Wilfrid, l'il
fixé sur les moutons qui , lentement, se calmaient,
ne semblait pas l'avoir entendu.
-M'écoutes-tu
Frid?
-M'as-tu
parlé? se réveilla l'autre, émergeant
à son tour des nues.
-J'cré
comprendre que t'as le goût de partir d'icite...
-Ouais!
Pis j'aimerais ça qu'on parte ensemble,
enchaîna aussitôt Wilfrid, soulagé que
l'autre l'écoute enfin. On f'rait une bonne
paire.
Léon,
qui réfléchissait toujours longtemps avant de
prendre une décision, abaissa lentement son regard
sur ses pieds.
-Faudrait
en parler à Maurice, reprit-il après avoir
changé sa chique de côté et
craché un coup. Tu sais qu'y est ton tuteur tant que
t'es pas majeur. Pis t'en es encore loin, lui
rappela-t-il.
-J'suis
assez vieux pour décider quoi faire de ma vie,
répliqua l'autre avec assurance. Mais... tiens
ça mort pour un temps Léon, veux-tu? On s'en
reparle plus tard, conclut Wilfrid qui avait quand
même besoin de réfléchir sur la
meilleure facon d'aborder Maurice qu'il se devait, à
tout le moins, d'aviser de ses intentions.
Il
n'avait pas besoin de faire cette mise en garde à
Léon qui, habituellement, ne parlait que quand on lui
posait des questions. Et encore, il ne répondait pas
à toutes. Wilfrid, quant à lui, songeait
déjà à consulter leur frère
Paul. Boute-en-train de la famille, rassembleur quand il y
avait des problèmes, ce dernier avait le respect de
Maurice, même s'ils se confrontaient à
l'occasion. Il avait pris Wilfrid sous son aile avec qui il
partageait une belle complicité. « Si
j'peux convaincre Ti-Paul de nous accompagner, Maurice va
ben sûr être d'accord », en
déduisait Wilfrid. Mais un gros nuage faisait encore
ombrage : la ferme perdrait d'un coup trois bonne
paires de bras.
***
-Coudon
Frid! l'Eugénie a te travailles-tu toujours
autant?
Les
yeux pétillants de malice, Paul cultivait cette
manière pleine d'entournures d'aborder les gens.
Petit, sec et nerveux, il était ratoureux,
pince-sans-rire, rarement sérieux. Plutôt
verbomoteur, il maîtrisait admirablement l'art de la
réplique. S'il avait eu la chance de naître
dans une famille aisée, son ton solennel, son sens de
la réplique et ses phrases lapidaires en auraient
fait un excellent orateur à l'Assemblée
législative, affirmaient quelques-uns de ses amis.
Cette allusion à la petite Eugénie
-Amédée devait s'être ouvert le clapet,
en déduisit Wilfrid- c'était sa façon
de faire parler son petit frère. Car il pressentait
que l'autre avait quelque chose à lui dire.
-C'est
juste... une amie..., comme ça, balbutia l'autre en
haussant les épaules, quelque peu
désarçonné par la question.
Paul
connaissait la rumeur. Les jeunes filles du village
racontaient que Wilfrid était le plus beau gars du
patelin. Et, à 16 ans, le plus mature. L'une d'entre
elles, une fille du genre blasé qui affectait
l'indifférence, disait de lui qu'il était le
plus beau taureau actuellement sur le marché. Cette
remarque mettait Wilfrid dans l'embarras et il
préférait ignorer ces criatures un peu trop
promptes à se laisser aller sur la paille. Sauf
depuis le printemps où son cousin
Amédée lui avait présenté cette
Eugénie un dimanche après la messe. Elle lui
avait plu à l'instant. Elle n'était pas comme
les autres, lui sembla-t-il, mais ce qui l'avait
particulièrement frappé, c'était son
air un peu taciturne, rêveur, ainsi que ses grands
yeux noirs débordant d'innocence. Elle aurait pu
s'appeler Ingénue, blaguait son cousin, tellement
elle était d'une simplicité et d'une franchise
innocente. Quand, à l'occasion, ils se rencontraient,
ils passaient de longs moments sans se parler, se tenant
simplement la main. L'impression, quand elle remuait ses
doigts entre les siens, de sentir son caleçon trop
petit lui avait soudainement fait réaliser qu'il
était devenu un homme. Puis il y avait eu ce baiser
à la sauvette qui l'avait laissé pantois,
l'estomac chaviré et le coeur complètement
affolé, bardassant dans sa poitrine. Ce lien qui se
tissait inexorablement, conjugué à son
désir de partir à l'aventure l'avait mis, pour
la première fois de sa vie, face à un dilemme.
En apercevant, par-dessus la tête du cheval,
l'entrée du village de St-Jean-Port-Joli, et
au-delà, le fleuve et les monts de Charlevoix,
derrière lesquels il devinait un pays à
bâtir, il sut à l'instant où serait son
avenir.
La
jeune veuve Daigle tronait, comme d'habitude, sur son
perron, reluquant les passants. Wilfrid la trouvait
achalante parce que, à chaque fois qu'il passait par
là, elle le taquinait toujours en lui roulant, sans
équivoque, des yeux par en dessous. Ses copains
riaient de lui et le surnommaient « le consolateur
de veuves », ce qui l'exaspérait au plus
haut point. Quand, juché sur son bécycle, il
apercevait la maison de la veuve, il pesait plus fort sur
les pédales et feignait de ne pas la voir ni
l'entendre.
Heureusement
cette fois-ci, Paul était là et il allait s'en
occuper. Ce dernier souhaitait bien, un jour, la tasser dans
un coin la veuve Daigle et prendre certaines choses dans ses
mains. Encore assez jolie à 31 ans, elle n'avait pas
repris mari. Certains insinuaient qu'elle
préférait trop la compagnie des hommes pour
s'engager avec un seul.
-Alors
la criature! Encore à la pêche? Ça
mord-tu? lui lança Paul sur son ton le plus moqueur,
un sourire carnassier accroché au visage.
-J'ai
pas encore trouvé l'appât pour t'attrapper,
répondit-elle, s'adressant manifestement à
Wilfrid vers qui elle lança un regard lascif.
-C'est
qu'tes appâts sont toujours trop enveloppés,
railla Paul en jetant un oeil concupiscent sur son corsage
trop petit qui débordait de grandes promesses.
Il
s'esclaffa, fier de son coup, en la saluant d'une courbette,
n'entendant déjà plus la veuve dont les
lèvres s'agitaient encore. Wilfrid se délecta
de la réplique et admira le front de beu dont faisait
preuve son frère. Un peu plus loin, il se
décida enfin à lui parler de son projet.
-T'as
entendu Maurice parler de l'Abitibi hier au souère?
osa-t-il prudemment.
-Comme
toi, répondit l'autre, le laissant venir.
-Ça
t'dirait d'y aller vouère un peu? se hasarda à
nouveau Wilfrid.
-Bah!
J'sais pas. Pour y faire quoi? lui retourna Paul, tout en
devinant fort bien où l'autre voulait en venir.
Wilfrid
entrevit ce qui lui sembla une ouverture et
fonça.
-Tu
sais, Ti-Paul, que t'es mon frère
préféré. Toi pis moi on s'entend ben.
On pense toujours pareil, le flatta-t-il d'abord.
Paul
réfléchissait. Ti-Frid a raison, admettait-il.
Ils partageaient les mêmes goûts et tiraient
toujours du même bord. Wilfrid se passa lentement la
droite main dans le visage, du front au menton, comme
toujours quand il réfléchissait avant de
parler, comme pour chasser un voile obstruant ses
pensées.
-Y
a pas d'avenir pour nous-autres icite, continua-t-il sur sa
lancée. J'aimerais ça qu'on parte ensemble.
L'Abitibi, c'est un pays à bâtir. Y a plein
d'choses à y faire. J'suis sûr qu'on peut s'y
faire un avenir ... Et après une brève
hésitation, ... s'marier, avouère des enfants,
évoqua-t-il le regard perdu.
Seul
Paul avait droit à ces timides confidences de son
petit frère et, sans le manifester ouvertement,
ça lui faisait chaud au coeur que l'autre lui
dévoile ses états d'âme. Mais que
Wilfrid se découvre tout à coup une vocation
de colon le surprenait un peu. Il n'avait pas, à
date, manifesté beaucoup d'entrain pour les travaux
de la terre. Et lui-même ne voyait pas beaucoup
d'avenir à cette agriculture de misère, que ce
soit ici ou ailleurs.
-Tu
comptes emmener l'Eugénie? s'acharna-t-il à
contourner le sujet, ce qui brouilla un peu la magie.
-Les
filles m'intéressent pas pour l'instant,
répliqua l'autre sèchement, frustré que
son frère ne le prenne pas plus au
sérieux.
-Au
fait, es-tu décapé? le relança encore
Paul avec son sourire le plus carnassier et les yeux remplis
d'une malice innocente.
Wilfrid
demeura stoïque et ne répondit pas.
L'état de son prépuce ne regardait personne
d'autre que lui. Paul le regarda attentivement du coin de
l'oeil et décida qu'il l'avait assez picossé
pour l'instant. Ce n'était plus l'adolescent brumeux
qui était assis à ses côtés mais
un homme sûr de lui de qui émanait
maturité et détermination.
-Tu
sembles ben sérieux, Ti-Frid, changea-t-il soudain de
registre en claquant un rêne sur la croupe de la
picouille qui ralentissait sans raison.
-J'l'ai
jamais été autant, Ti-Paul, l'assura-t-il,
manifestement soulagé que l'autre daigne enfin
prêter une oreille attentive à son propos. Mais
j'ai rien qu'seize ans. J'ai encore tellement d'choses
à apprendre avec toé. C'est pour ça que
j'aimerais ben qu'tu m'accompagnes, insista Wilfrid d'un ton
qui se voulait amadouant.
-Ouais!
C'est vra qu'Maurice te laissera pas partir tu seu,
admit-il, dans le patois du bas du fleuve.
-Y
a juste toé qui peux l'convaincre, lui fit remarquer
Wilfrid. Léon aussi est intéressé
à partir. On en a parlé hier au souère
à l'enclos à vache, confessa-t-il.
Paul
ne manquait jamais une occasion de taquiner et il sauta sur
l'os.
-Ah
mes verrats! C'est pour çà qu'ça vous a
pris tout c'temps. D'habitude vot'tournée est
beaucoup plus rapide. Même qu'on s'demande parfois si
vous avez eu l'temps d'vous rendre à l'enclos, le
réprimanda-t-il, mi-sérieux, mi-moqueur. Puis
redevenant soudain grave : Ouais! j'sais qu'Léon
aimerait ben s'éloigner quèque temps,
admit-il, l'air soucieux en songeant aux risques que prenait
l'autre avec son commerce illicite et des dangers qui le
menaçaient.
-Lui
aussi y pense que tu pourrais parler à Maurice,
acheva Wilfrid en s'apprêtant à descendre du
banneau car ils étaient maintenant arrivés
à destination.
Il
s'affaira à attacher le cheval à la limande
devant le magasin général. Après un
long silence, Paul se racla la gorge, mis ses deux pouces
dans sa ceinture en bombant le torse et brassa son pantalon
d'un bord à l'autre, selon son habitude, quand il
avait défini le sens de sa réponse. De plus,
ça attirait l'attention sur lui et ça donnait
plus d'importance à ce qui allait suivre.
-T'as
raison, avoua-t-il. On devra partir d'icite un jour ou
l'autre. J'vas parler à Maurice dès
qu'l'occasion s'présentera, confirma-t-il
solennellement à son petit frère.
Wilfrid
esquissa un sourire de satisfaction. Sur le chemin du
retour, il se reprit à rêver de grands espaces
et de chemins à tracer. Sa pensée retourna
loin en arrière, vers l'Acadie de ses ancêtres
et il se rappela que l'exil de ces coureurs d'aventures
n'avait pas eu de frontières. Lui et ses
frères allaient poursuivre cette route de l'exil vers
d'autres pays, d'autres villages à enfanter. Ils
entraient dans St-Aubert.
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