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Préface
Dans
la récente littérature
québécoise issue des régions, il se
dessine un courant novateur qui, par les aspects
inexplorés de l'existence qu'il a su éclairer,
par le renouvellement de ses thèmes, par la
liberté de ses formes et la modernité de ses
moyens d'expression, échappe résolument aux
complaisances, aux limitations du régionalisme et
acquiert assez spontanément une portée
universelle.
Marie-Clarisse
de Jacques Michaud, L'Écrivain public de Pierre
Yergeau, La Bête rouge de Jeanne-Mance Delisle sont,
en Abitibi, parmi les ouvrages les plus emblématiques
de ce nouveau paysage littéraire. Et il ne fait pas
de doute que Liberté défendue, de Gilles
Massicotte, relève de cette même fibre.
Ce
roman s'inspire d'un épisode peu glorieux de
l'histoire canadienne. Il raconte en effet l'enfermement
assez arbitraire, en camp de détention, au cours de
la Première Guerre mondiale, à Spirit Lake, en
Abitibi, d'immigrants non-naturalisés provenant de
pays ennemis, et tout particulièrement d'Ukrainiens
originaires de la périphérie de l'empire
austro-hongrois en voie de dislocation.
Plus
de 1 300 prisonniers ont séjourné dans ce
centre d'internement de la région d'Amos, au cours
des années 1915-1916. Certains y ont trouvé la
mort, emportés par la tuberculose. Un
désespéré fut même abattu lors
d'une tentative d'évasion. Événement
tragique qui servira de ressort dramatique au roman et que
traduit bien l'ambiguïté de son titre :
Liberté défendue.
De
ce lieu de réclusion, dûment choisi dans la
sauvagerie d'une région au peuplement tout
récent, que seul le nouveau tronçon de la
ligne de chemin de fer National Transcontinental reliait
à l'ensemble du pays, il ne reste pour ainsi dire
rien. Rien, sinon un petit cimetière
clôturé, perdu en pleine forêt, avec ses
dix-neuf croix de bois créosoté,
interchangeables, sans inscription funéraire aucune.
Ces pathétiques ornements en bois, qui furent pour la
plupart piétinés lors de récents «
ravages » d'orignaux, sont tout autant les
témoins de destins énigmatiques que d'une
longue et troublante amnésie collective.
Écrit
dans la foulée d'une recherche historique rigoureuse,
exhaustive autant que faire se peut, ce roman parvient tout
au long de son fil narratif à se maintenir en un
juste équilibre entre les faits avérés
et la fiction. Si la distance dans le temps a permis
à son auteur de jouir d'un recul qui permet la vue
d'ensemble, mais aussi d'un supplément
d'objectivité et d'une multiplication des angles
d'approche, Gilles Massicotte a su tout autant nous montrer
de l'intérieur les déchirements, les vexations
et les colères impuissantes de ces hommes, de ces
femmes et de ces familles entières de
détenus.
Nulle
parole ne parviendra jamais à décrire les
humiliations et les indignités de ce sombre univers
concentrationnaire, mais c'est toutefois dans une grande
luminosité concrète que l'auteur nous en
révèle les aléas. Si, d'une part,
Gilles Massicotte respecte scrupuleusement les
données de l'Histoire, par ailleurs son roman est
aussi d'une belle facture littéraire, tant par sa
clarté d'exposition, l'efficacité de son
expression, que par la force de ses détails et
l'amplitude de son enveloppement.
Le
lecteur se retrouve dans l'univers d'un huis clos sous
étroite surveillance, où la liberté de
mouvement est nécessairement aussi limitée que
celle d'expression est restreinte. Malgré cela, on
lit cet ouvrage avec un plaisir soutenu.
L'intérêt du lecteur ne se relâche pas.
Couronné du Prix littéraire de
l'Abitibi-Témiscamingue, le manuscrit de
Liberté défendue a fait l'unanimité des
cinq membres du jury. Tous ont salué là un ton
nouveau, une pulsation et un tempérament, une grande
vigueur d'expression, un étonnant sens de la
narration, un éclairage sur l'Histoire qui tente de
lui restituer son sens multiple.
Ces
Ukrainiens qui, bien malgré eux, furent parmi les
premiers occupants du pays abitibien, Gilles Massicotte ne
les a arrachés à leur grande désolation
que pour leur rendre leur dignité première,
leur intégrité, tant il est vrai qu'il a bien
su leur redonner vie et leur prêter une voix, un
destin qui les singularise à tout jamais.
Denys
Chabot
Société
d'histoire de Val-d'Or
Prologue
En
1896, Sir Wilfrid Laurier devient premier ministre du
Canada. Il gardera le pouvoir jusqu'en 1911. Sous le
règne de ce grand homme, le pays connaît un
essor gigantesque : les chemins de fer se ramifient en tous
sens, allant jusqu'à percer la forêt du nord ;
les vastes régions de l'ouest se peuplent et les
nappes ondulantes de blé d'or remplacent partout les
herbes folles de la prairie.
Attirés
par la politique nationale du Dominion, plus de 170 000
Ukrainiens, désireux de goûter à la
prospérité en terre libre, émigrent
alors au pays pour y exploiter des fermes dans l'ouest ou
pour oeuvrer dans les centres industriels. Montréal
devient ainsi un pôle majeur de travailleurs
immigrants, tout comme Fort William et Winnipeg.
Puis,
arrive la dépression d'avant-guerre : le début
de la descente aux enfers des immigrants
non-naturalisés. D'un océan à l'autre,
ils sont les premiers à perdre leur emploi,
constituant ainsi une masse toujours grandissante de
chômeurs qui, irrémédiablement, se
retrouvent dépendants de l'assistance sociale alors
dispensée par les villes.
La
plupart de ces immigrants sont Ukrainiens et viennent de
provinces dominées par l'Autriche-Hongrie, comme la
Galicie. Leur origine a des conséquences encore plus
dramatiques pour eux. Par inadvertance, ils se retrouvent
dans une contrée qui entrera bientôt en guerre
contre la monarchie austro-hongroise, une domination qu'ils
ont pourtant fuie.
En
1914, les grandes puissances européennes sont
partagées en deux groupes. L'un d'eux est
composé de la Grande-Bretagne, la France et la Russie
; l'autre, la Triple Alliance, comprend l'Allemagne,
l'Autriche-Hongrie et l'Italie. Il existe entre ces deux
groupes une hostilité qui va croissant, au point
où le moindre accroc menace de les précipiter
dans un terrible conflit. Cet incident ne tarde pas à
se produire.
Le
28 juin 1914, l'Archiduc François-Ferdinand,
héritier du trône d'Autriche-Hongrie est
assassiné avec sa femme à Sarajevo, dans la
province autrichienne de Bosnie. Ce territoire est surtout
peuplé de Slaves qui ont à plusieurs reprises
manifesté leur mécontentement face à la
domination autrichienne. Le gouvernement autrichien rend les
Serbes responsables de ces troubles et, prenant
prétexte de l'assassinat de l'archiduc,
déclare la guerre à la Serbie le 28 juillet
1914.
Comme
la Russie se prépare à aller au secours de la
Serbie, l'Autriche et l'Allemagne lui déclarent la
guerre le 1er août 1914. Deux jours plus tard, c'est
au tour de la France. L'Italie, quoique membre de la Triple
Alliance, décide de conserver la neutralité.
La Grande-Bretagne, dont l'attitude était d'abord
indécise, se joint au conflit lorsque les Allemands
violent la neutralité de la Belgique pour aller
envahir la France le 3 août 1914. Quelques mois plus
tard, un premier contingent de soldats canadiens part pour
la Grande-Bretagne. Le Canada, comme colonie de l'Empire
britannique, est en guerre.
Tandis
que des milliers de néo-Canadiens d'origine
ukrainienne s'enrôlent dans les Forces armées
canadiennes, le gouvernement conservateur de Sir Robert
Laird Borden décrète à toute vitesse
une série de règlements touchant la population
d'immigrés non-naturalisés provenant des pays
ennemis.
Dès
lors, ces Européens d'origine sont
considérés comme des étrangers ennemis
qu'il faut contrôler, enregistrer et peut-être
même interner. Ainsi, tous ces ressortissants sont
passibles d'arrestation et de détention,
spécialement s'ils tentent de quitter le Canada.
Beaucoup d'Ukrainiens non-naturalisés sont
effectivement arrêtés alors qu'ils essaient de
franchir la frontière des États-Unis, un pays
neutre à ce moment-là.
Avec
la Loi sur les mesures de guerre,
décrétée le 22 août 1914, le
gouvernement Borden s'octroie encore plus de pouvoirs pour
censurer les médias, arrêter, détenir,
déporter, exproprier et disposer des biens de ces
étrangers dits ennemis.
En
octobre 1914, la masse toujours grossissante de ces gens
sans emploi et miséreux, amène Ottawa à
édicter un nouvel arrêté en conseil
autorisant l'installation de bureaux d'enregistrement
à travers le Canada. Tous les étrangers
ennemis résidant dans un rayon de 20 milles de ces
bureaux doivent s'y inscrire dans les trente jours. Ceux qui
s'y conforment restent en liberté sur parole, mais
doivent se rapporter à tous les mois. Ils doivent
aussi avoir constamment en leur possession une carte
d'identité spéciale ainsi que des documents
autorisant leurs déplacements. Ceux qui sont
considérés dangereux pour la
sécurité nationale ou qui refusent de
s'enregistrer ou contreviennent à leur parole, sont
internés comme prisonniers de guerre, au même
titre que les indigents... Dans les faits, c'est finalement
ce dernier groupe qui constitue la majorité des
détenus. À la fin de l'hiver 1914-1915,
environ 4 000 de ces nécessiteux sont
déjà internés. Les arrestations
continuent.
Les
Britanniques demandent au Canada de considérer les
Ukrainiens comme des amis, mais Ottawa persiste dans sa
manière d'agir. Des 80 000 immigrants
enregistrés comme étrangers ennemis, 8 579
sont confinés dans des camps de concentration. La
plupart de ces exclus sont des civils non combattants
provenant de l'Autriche-Hongrie et plus
spécifiquement de l'Ukraine. Suivent ensuite les
Allemands. Moins nombreux sont les Polonais, les Croates,
les Serbes et les Slovaques. Il y a aussi certains Turcs et
Bulgares.
Ces
camps de concentration sont établis à 24
endroits à travers le pays. Cet immense réseau
de prisons est administré par le Internment
Operations Branch à Ottawa, dirigé par un
homme de fer : le général William Dillon
Otter. Ce vieil officier ontarien sorti de sa retraite est
surtout connu pour sa participation à la guerre
contre les Métis de Louis Riel en 1885.
Dans
la province de Québec, en plus de Montréal,
Beauport et Valcartier, Otter a prévu établir
un camp de concentration à 45 milles à l'est
de Belcourt en Abitibi. Mais suite aux pressions
exercées par M. Hector Authier, maire d'Amos, c'est
finalement à 5 milles à l'ouest de sa
municipalité que le projet va se concrétiser.
Les habitants de la région ne tardent pas à y
ériger les premières cabanes destinées
à abriter prisonniers et gardiens. Pour leur part,
les commerçants d'Amos se félicitent de cette
manne qui va leur tomber du ciel. Spirit Lake ouvre le 13
janvier 1915 et va devenir le plus grand camp d'internement
au Québec. Voici son histoire.
Chapitre 1
Les premiers prisonniers
Spirit Lake, Québec
Le mercredi, 13 janvier 1915
Le
sol abitibien était blanc, les conifères,
givrés. Le froid, soufflé par le vent,
envahissait ce grand territoire nordique que seul un double
sillon de fer reliait au reste du pays : le
Transcontinental.
Ce
jour-là, une locomotive, en provenance de
Montréal, traversait la région d'est en ouest,
tirant, entre autres, cinq wagons-passagers. L'engin
crachait une fumée opaque tandis que son teuf-teuf
accéléré et incessant brisait le
silence de la nature qui tremblait au passage du convoi.
Les
quatre premières voitures étaient
bondées d'hommes. Un premier groupe, impassible, dans
l'uniforme aux pantalons bouffants et armé de
carabines, occupait les extrémités. L'autre
groupe, le plus important, était composé
d'individus de tous âges, vêtus de
vêtements civils. L'incrédulité et la
peur se lisaient sur leur visage : ils ne comprenaient pas
pourquoi ils étaient là, ne savaient pas ce
qui les attendait. Les grandes étendues sauvages
qu'ils apercevaient dehors les faisaient frissonner.
À
bord de la dernière voiture, le jeune lieutenant John
Gilmour du 282e Régiment occupait un banc avec
l'interprète Joseph Nordman. Deux sous-officiers
avaient pris place devant eux. Ils étaient
silencieux, perdus dans leurs pensées. Le voyage
avait été éreintant et tout
désir de conversation était inhibé.
À l'écart, un autre militaire faisait bande
à part. De stature élancée, le teint
foncé et portant moustache, l'homme au regard froid
arborait sur l'avant-bras gauche de son costume les trois
chevrons surmontés d'une couronne : le sergent-major
Jim Buckley.
À
l'approche de Spirit Lake, au coeur de la forêt, un
beuglement aigu sortit des entrailles de la machine.
Quelques instants plus tard, le train ralentit son allure.
Le lieutenant Gilmour se tourna alors vers sa fenêtre
à demi glacée, afin de balayer du regard le
spectacle qui s'offrait à ses yeux. À la
hauteur d'un lac, de l'autre côté de la voie
ferrée, la flore avait reculé, laissant place
à un vaste terrain enneigé sur lequel se
dressaient de longues cabanes faites de planches de sapin.
Alors que les cheminées fumaient, de grands
glaçons apparaissaient tout le long des
extrémités des toitures. La plupart des
constructions avaient été regroupées
sur le terrain plat. Deux autres baraques trônaient au
fond, sur le faîte d'une petite colline. « C'est
donc ici que sera la future ferme expérimentale
» se dit Gilmour. Puis, il reconnut, debout devant ce
qui semblait être un poste de garde, le colonel
William Rodden, appuyé sur une canne. Le vieil homme
était accompagné du capitaine Labelle. Les
deux officiers étaient coiffés d'un chapeau
doublé de fourrure et emmitouflés dans un long
manteau militaire. Un peu en retrait, à leur droite,
se tenait un sergent qui posait fièrement dans son
uniforme.
Sitôt
le convoi arrêté, Buckley se redressa, ajusta
képi et tunique à col officier, revêtit
son pardessus et sortit, suivi des deux caporaux. Dehors, il
jaugea la situation d'un coup d'oeil et, d'un pas
assuré, se dirigea vers les autres voitures avant
d'ordonner d'un ton sec :
-
Ouvrez !
Ses
subalternes se précipitèrent sur les
portières et les firent grincer. Un premier groupe de
militaires descendit alors de chacune des voitures, armes
à la main et s'aligna de l'autre côté de
la voie ferrée. Ils furent bientôt suivis par
les hommes en civil, refoulés dehors par d'autres
soldats. Ces derniers prirent ensuite position devant leurs
pairs pour ceinturer ceux qui se trouvaient au milieu. Le
sergent qui était au poste de garde abandonna sa
position pour aller se placer à la tête du
peloton ainsi constitué.
Lorsque
tout fut en place, le sergent-major tonitrua un «
Attention ! » La section obéit comme un seul
homme. Le sous-officier se rendit alors entre les rangs,
scrutant, dévisageant, comptant les individus
encerclés. Ces derniers grelottaient, avaient le
visage hagard et les traits tirés. Son contrôle
complété, Buckley alla se rapporter au
lieutenant Gilmour qui venait de quitter son compartiment.
Arrivé à la hauteur de son supérieur,
il claqua des talons et salua avant de prendre la
parole.
-
Tout le monde est là, mon lieutenant.
-
Très bien, sergent-major. Veuillez les conduire
à la baraque numéro 1, où monsieur
Nordman les informera sur les règlements du camp. Le
sergent vous guidera.
-
À vos ordres, monsieur.
Après
un autre salut, Buckley fit volte-face et retourna devant
ses hommes. Il se mit ensuite au garde-à-vous puis,
hurla :
-
Premier rang, à droite, droite ; deuxième
rang, à gauche, gauche !
La
manoeuvre complétée, le sergent-major continua
:
-
En avant, marche !
La
colonne se mit en mouvement, suivie par l'interprète.
Le sous-officier beuglait sans arrêt:
-
Gauche, gauche ; gauche, droite, gauche...
Alors
qu'ils arrivaient à destination, un autre ordre
retentit.
-
Groupe, halte !
Les
soldats s'arrêtèrent net, freinant du
même coup ceux qu'ils escortaient. Un garde se tenait
à la porte de la cabane. Il l'ouvrit et, sur l'ordre
de Buckley, les civils y furent entassés.
Pendant
ce temps, le lieutenant Gilmour s'était rendu devant
le Colonel Rodden.
-
Les 109 prisonniers sont présents mon commandant.
Tous des immigrés autrichiens, mais de langue
ukrainienne.
-
Parfait. Repos, lieutenant. Bienvenue à Spirit
Lake.
©
Éditions Vents d'Ouest inc.
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