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Le sentier de la vieille, par ce grand froid de janvier, sonne creux.
Elle aime depuis toujours cette sensation de marcher sur un pont gelé,
surtout une nuit comme cette nuit, alors qu’aucun bruit ne vient
abîmer ce beau silence sans nom, un silence de trente degrés
sous zéro. Aucune musique n’est plus belle à ses
oreilles que le grincement de ses pas sur la neige durcie : ça
couine, ça crisse, ça se propage dans l’air comme
un chatouillis dans le cou. C’est magique. Heureuse, la veuve
Duclos monte une fois de plus sa petite côte à petits
pas.
Son refuge est tout près de sa maison, à cinq cents
pieds environ, en haut de la butte qui surplombe le lac. Le magnifique
lac Abitibi, un lac d’argile, qui vous trouble sa transparence
au moindre remuement d’un orteil sur son fond moelleux... en été.
Pas aujourd’hui, alors qu’il n’est que blancheur
et froidure et immensité glacée sous l’étoile
du nord : une merveille.
La veuve, essoufflée, prend le temps de contempler son bonheur
de haut quelques minutes avant d’entrer dans le refuge. Ses
cheveux comme ses sourcils sont blancs depuis longtemps, mais le givre
s’est tout de même emparé de tout ce qui sort de
son chapeau de mouton, la rendant plus blanche encore. Comme elle
aime ça! Elle sort la langue comme une petite fille, lèche
sa moustache de glace au-dessus de ses lèvres gelées.
Elle cligne des yeux pour sentir ses cils givrés, inspire longuement,
souffle une belle bouffée blanche dans le clair de lune.
Puis elle ouvre à grand fracas la porte gelée du camp,
complètement engourdi mais bien garni de bois sec et d’allumettes.
Armand veille vraiment à tout. Dix minutes plus tard le feu
crépite joyeusement dans le petit poêle, et la veuve
se félicite d’avoir dit non, pour une fois, aux jeunes ‘’fluos’’ à skis
qui louent régulièrement son refuge. Les soirs de pleine
lune sont toujours très populaires; ils trouveront ce qu’ils
cherchent au Parc Aiguebelle. Ça lui a fait un petit pincement,
quand même; elle les aime bien, ses bariolés. Ils sont
un peu comme les petits-enfants qu’elle aurait eu si elle avait
eu des enfants.
Ce soir la veuve Duclos fête ses quatre-vingt-cinq ans. Dans
son refuge, et seule. Veuve à trente ans et jamais remariée,
elle a une longue habitude de la solitude. Surtout depuis quatre ans,
depuis que son frère missionnaire en Afrique y est mort, mettant
brusquement fin à cette passionnante correspondance qui les
a liés pendant plus de cinquante ans.
Oh! Elle aurait pu s’entourer un peu, elle a bien quelques amis.
Aucun de son âge il est vrai, mais quelle importance, chez les
Tessier on l’aime bien, et Armand qui l’emmène à l’épicerie
tous les mercredis dans son auto la sortirait sûrement pour
un thé et une pointe de tarte chez Ti-Toine s’il savait.
Mais non. Elle veut fêter toute seule. Fêter sa bonne étoile,
encore une fois.
Aussitôt qu’elle peut enlever ses mitaines, la veuve vide
gaiement son sac à poignées sur la minuscule table séparant
les deux bancs-lits : une bouteille de rouge presque pleine, un verre à vin
enroulé dans un linge à vaisselle et, tirée d’un
vieux bas de laine ayant appartenu à Léo, sa précieuse
poupée gigogne. Le rituel qui s’effectue ensuite est
un peu étonnant : la vieille dévisse, sort et revisse
une à une ses huit poupées russes, les aligne sur la
planche qui borde sa longue fenêtre thermos, et se verse un
verre de vin. Elle peut déjà s’asseoir sur sa
berceuse aux coussins de lainage. La petite cabane est réchauffée.
Heureusement qu’il est venu aujourd’hui, Armand, et qu’il
a accepté un petit verre, sans ça la bouteille serait
encore bouchée; la vieille ne peut plus ouvrir les bouteilles.
Elle est en pleine forme certes, mais les tire-bouchons c’est
trop dur. Alors quand quelqu’un vient, elle lui offre toujours
du vin, et se fait ouvrir une bouteille mine de rien pendant qu’elle
frotte les coupes. Et si son visiteur a le coude un peu trop léger,
elle émet quelques bâillements, regarde l’horloge,
s’invente une fatigue de vieille. Mais là pour sa fête
elle a bien failli ne pas en avoir, de vin. Armand était pressé.
Enfin... Armand est tellement poli, c’est un amour de voisin.
La vieille lève son premier verre à Armand, en direction
de ses fidèles et éternelles compagnes de bois, silencieuses
mais tellement souriantes. Elle n’est pas folle, non. Loin de
là. Elle savoure tout simplement un petit bonheur parmi ses
favoris, un petit bonheur d’hiver. Le vin est délicieux.
Elle n’est pas alcoolique, non plus. Elle aime le vin de temps
en temps, surtout dans son refuge en regardant son lac. Avec la visite,
aussi, mais la visite est trop rare pour qu’elle boive trop.
Pourquoi son beau Léo n’a-t-il pas bâti la maison
sur ce promontoire? Il a dû vouloir se protéger du vent,
ou construire à la hâte aussitôt défriché ce
petit bout de lot du bas de la côte... Les premiers colons n’avaient
pas ces préoccupations de confort d’aujourd’hui.
Les esprits tendus n’étaient habités que par la
seule idée de survie, et si l’on aspirait à une
vue panoramique, c’était bien à celle obtenue
par le défrichage...
Et comme la veuve de Léo a vieilli assez longtemps pour connaître
cette société d’abondance qui gâte ses habitants,
elle a maintenant sa vue bien abritée sur le lac. C’est
encore Armand qui l’a construit, ce refuge, il y a plusieurs
années. Il y a vingt ans, en fait, c’était pour
ses 65 ans, lorsqu’elle a eu sa pension. C’était
le premier travail d’été d’Armand, qui n’a
depuis jamais cessé de dorloter sa vieille voisine.
La vieille se sert un deuxième verre. La nuit est si claire
qu’elle peut distinguer le vieux pin blanc de l’île
des Talbot, à droite. Le lac est éblouissant. Et ce
nom, Abitibi, n’a jamais été pour elle que pure
poésie... Comme il l’aura fait rêver, ce joli mot!
Depuis ce lointain jour d’avril, alors que le doux regard d’un
dénommé Léo Duclos s’était attardé dans
ses yeux au magasin de son père à Québec, avant
de s’embarquer dans un train de colons en partance pour l’Abitibi...
Comment une jeune institutrice promise à la grande ville et
répondant au nom de Marguerite Ducharme se retrouva-t-elle
dans une école de rang d’Abitibi? Comme ça. À cause
d’un beau mot prononcé un beau jour par un beau jeune
homme... A-bi-ti-bi: le premier mot qu’elle a fait écrire à tous
ses petits élèves, pendant ses quarante-cinq ans d’enseignement.
Un mot de sept lettres, comme le mot bonheur...
Les huit petites bonnes femmes la regardent. Émue, elle pose
un regard tendre sur chacune, de la plus grande, grosse quille défraîchie
ayant toujours protégé toutes les autres, jusqu’à la
petite dernière : non dévissable, intacte, inébranlable
comme un secret bien caché. Huit poupées, huit décennies
d’usure, songe la vieille. Le souvenir est clair comme la lune.
*
Le jour de ses cinq ans, elle ne l’a jamais oublié. Son
père l’a attrapée comme lui seul le faisait, la
balançant jusqu’à ce qu’elle se retrouve
assise sur ses genoux en disant: « Ma poulette rousse qui a
pondu dans la mousse a déjà fait cinq fois le tour du
soleil! » Tout sourire, il a répondu à son air
impatient en pointant sa mère du nez, qui lui tendait un énorme
cadeau.
Elle aurait infailliblement perdu au jeu des devinettes. Un cadeau
impossible à prévoir s’acharnait à garder
son mystère dans un emballage espiègle, la boîte
dans la boîte dans la boîte, c’était bien
sa mère, ça. Au bout du compte le mystère restait
tout de même assez gros pour l’oeil avide de ses cinq
ans.
Sortie de la dernière
boîte, une magnifique poupée
de bois, peinte à la main aux couleurs éclatantes, lui
souriait avec tant de gaieté que, malgré l’absence
de bras et de jambes, elle semblait l’inviter à danser!
L’émerveillement fut total lorsque sa mère la
dévissa pour en faire sortir une autre pareille, la laissant
continuer le jeu jusqu’à ce qu’elle s’étouffe
presque de bonheur, les huit petites bonnes femmes identiques lui
souriant toujours comme la plus grosse, avec l’air de crier
en choeur : « Coucou! Bonne fête Marguerite! »
Madame Ducharme était probablement loin de se douter de l’effet
qu’aurait cette poupée sur sa fille lorsqu’elle
la lui a offerte... À cinq ans toutes les interprétations
sont possibles, et la petite Marguerite a très vite imaginé qu’elle était
elle aussi faite de plusieurs couches, au grand amusement de sa mère.
« Bien sûr, lui a-t-elle dit, il y a la grande Marguerite raisonnable
de cinq ans, avec dedans la rieuse, la chanteuse, la danseuse, la
boudeuse, la pleurnicheuse,..., toutes sortes de petites Marguerite
jusqu’à la toute petite, gentil poupon que tu as été.
Tu verras, comme maman, tu vas grandir et t’envelopper de nouvelles
couches toute ta vie : tu auras un métier, un amoureux, des
enfants, des joies, des peines, des rides. Et toutes ces épaisseurs
n’effaceront jamais la plus petite poupée au fond de
toi, car elle est unique, elle est toi, et elle garde précieusement
le secret de ton bonheur.. .»
Sa vision de la vie venait de changer du tout au tout, si grand
ait été le
tout accumulé en cinq ans. Il y a des jours comme ça
qu’on n’oublie pas.
*
La vieille se sert à boire une fois de plus. Huit petites Marguerite
lui sourient encore, toujours, à volonté. Combien de
fois cette planche de salut, ronde comme une bouée, l’aura-t-elle
empêchée de se noyer? Elle ne saurait le dire, mais du
plus loin qu’elle se souvienne, elle avait passé sa vie à distinguer
ses différents ‘’moi’’ dans sa poupée,
sans s’en étonner, tant l’image évoquée
par sa mère s’était bien incrustée dans
son esprit.
Si elle était désorientée parfois par les nombreuses
contradictions dont elle semblait pétrie, si quelques poupées
se livraient bataille en elle ou se boudaient pour un temps, jamais
elle ne se le reprochait. Sa perception de l’être humain
l’autorisait tout autant à être heureuse que malheureuse.
Elle se donnait le droit de souffrir, même avec une enfance
heureuse, même avec une grosse santé. Tout comme elle
se permettait de garder le sourire malgré les épreuves.
Et le jour où elle a quitté ses proches pleins de reproches
pour prendre le train de ses rêves, son coeur s’est
battu à une poupée contre trois. Et c’est en trouvant
Léo, dans cette froidure sèche et mordante, qu’il
a gagné sa bataille.
Feu Léo. Comme il lui avait manqué, et comme il lui
manquait encore... Léo de feu. Il l’aura fait flamber,
cette poupée-là : celle de sa vingtaine, celle de leur
grande passion. Elle n’était pas de bois, celle-là!
Pourtant oui, les années l’ont prouvé, et le ventre
rigide n’a jamais voulu grossir... Le curé qui s’inquiétait,
les gars qui plaisantaient, pauvre Léo, il est mort en se sentant
coupable, monté au ciel sans descendant. Parce que son coeur
l’a lâché un jour, comme ça, ce même
jour où le courage de pelleter l’a abandonné devant
la galerie.
Comme elle l’a haïe, et comme elle a failli la brûler
souvent, cette maudite poupée stérile! Elle s’accrochait
aux autres : l’institutrice, la couturière, la tricoteuse,
la soeur du missionnaire aux longues lettres. Tout ce qu’elle était
la sauvait du désespoir de ce qu’elle n’était
pas, et ne serait jamais, malgré tous ses rêves si bien
nourris de son petit-lait : mère. Elle, mademoiselle Marguerite
de Québec, devenue madame Duclos en Abitibi, était et
demeurerait une femme sans enfant.
Et grâce à sa poupée instruite, lettrée,
tout cet amour de réserve dont sa poupée déçue
semblait sculptée s’est égrené au fil des
ans sur les nombreux enfants de la paroisse, les saupoudrant de rêve,
pendant trois générations de petits colons-gigognes.
La poupée veuve, quand à elle, est restée claustrée
pendant trois jours seulement. Il y avait classe et pas de remplaçante.
Elle a envoyé sa peine en Afrique à son frère,
et la misère souriante qui lui a fait écho pendant toutes
ces années a réglé la question du veuvage sans
discussion.
*
La bouteille de vin est vide. La vieille prendrait bien un petit
thé faible
maintenant, dans sa maison, avant de se coucher. Demain c’est
mercredi, Armand vient pour l’épicerie vers onze heures,
elle va lui dire que c’est sa fête. Pour une fois. Il
sera content. Ils s’arrêteront peut-être chez Ti-Toine.
Le ciel sera bleu foncé. Un tour d’auto dans cette campagne
toute blanche figée par le grand froid, il n’y aura pas
de plus beau cadeau.
La vieille ramasse ses poupées une à une, les superpose
dans l’ordre. Elle reviendra demain chercher la bouteille et
le verre, admirer son lac au grand jour. Elle se sent fatiguée.
Un peu saoule, même; elle a bu trop de vin. Son voisin pressé lui
a laissé un gros fond de bouteille... Elle rit de son état,
fourre sa poupée dans son bas de laine et, après s’être à nouveau
habillée en ourse, sort du refuge en vacillant. La nuit est
magnifique.
Ce qu’elle peut aimer l’hiver! Complètement subjuguée
par ce décor féerique, et bien réchauffée
par le bon vin, la veuve décide de s’asseoir un peu sur
une lame de neige formant un grand fauteuil à proximité du
camp. Bien adossée, sa tête confortablement appuyée
dans la neige, elle lève les yeux au ciel, contemple longuement
l’immensité étoilée. Quatre-vingt cinq
tours du soleil qui s’achèvent par un beau grand froid éclairé d’une
belle grosse lune, quelle chance!
Elle tâte sa poupée sous le bas de laine. A-t-elle connu
pareil spectacle en Russie? Les huit petites tsarines ont-elles été peintes
par une vieille qui lui ressemble? Comment ont-elles abouti à Québec
quatre-vingts ans plus tôt? Jonglant à ces questions
sans réponses, la veuve trouve soudainement dans ce septième
ciel nordique une réponse sans question.
Elle vient de trouver en elle, bien au chaud au creux de ses multiples
poupées, la source vive de son bonheur : la petite poupée
qui aime le froid.
*
Deux minutes plus tard, un fin sourire au bord des lèvres,
la veuve Duclos dormait paisiblement dans son fauteuil de neige...
Son coeur exalté a cessé de battre à l’aube
sans qu’elle s’en aperçoive, et quand Armand l’a
trouvée vers midi, elle était aussi raide que sa poupée,
gisant près d’elle dans le vieux bas de laine de Léo.
Au bulletin de nouvelles le lendemain, un message de Santé Canada
mettait en garde la population contre cette croyance bien répandue
selon laquelle l’absorption d’alcool réchaufferait
le corps. Au contraire, en situation de grand froid, il est préférable
de s’en abstenir car il précipite l’hypothermie.
Au village, on a beaucoup plaint la pauvre veuve, si seule et isolée
dans son rang. Tellement malheureuse qu’elle en était
devenue ivrognesse. Armand, bouleversé, a parlé du vin
qu’elle offrait à tout venant...
*
Dans la salle à café du salon funéraire, la petite
Hélène, cinq ans, fille d’Armand, s’amuse
avec la vieille poupée russe de madame Duclos. Une fois toute
la petite famille de bois sortie de la grosse maman, elle se dit qu’elle
aussi, plus tard, elle aura beaucoup d’enfants.
FIN
© Élizabeth Carle
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