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Quand j’ai vu Poule-Poulette lire le bulletin de nouvelles
ce soir-là à RDI dans ma belle chambre d’hôtel à Montréal,
mon coeur a fait trois tours et un gros bond de trente ans en
arrière... Elle avait donc fait son chemin, étudié,
réussi, gravi les échelons, comme on dit. Aucune erreur
possible : elle n’avait presque pas changé. Pas vraiment
de surprise non plus; elle avait déjà le succès étampé dans
le front en première année...
Quelles auront été les nouvelles importantes ce soir-là?
Aucune idée, je n’ai rien entendu. J’ai seulement
regardé... Un beau visage me souriait, un visage connu depuis
longtemps, si beau souvenir que je n’en demandais pas plus...
Poule-Poulette était lectrice à RDI : quelle manchette!
Il m’a semblé alors que le gros livre pesant de mon enfance,
qui s’était refermé dans mon cerveau pour s’y
empoussiérer pendant des années, venait subitement de
tomber par terre en s’ouvrant par hasard sur une très
belle page, la seule page où j’aie connu la gloire et
la jubilation, peut-être.
À
la petite école, en première année, un beau soir
de spectacle devant toute l’école et les parents : Poule-Poulette,
Cocorico-Coq, Cane-Cancanante, Oie-Oiseuse, Dindon-Dindonnant et Renard-Roublard
s’en allèrent tous ensemble dire au Roi que le ciel tombait...
J’incarnais, bien sûr, Dindon-Dindonnant.
J’ai pris soin de noter l’heure du bulletin de nouvelles
et le numéro du canal de diffusion; elle serait peut-être
là à la même heure le lendemain... Puis, tout
heureux, j’ai fermé la télévision, aussitôt
après que Poule-Poulette ait terminé son bulletin en
me souhaitant une bonne soirée à cette antenne.
Je n’ai pas RDI chez moi, ni le câble, rien. Ça
coûte trop cher. Je n’ai même plus de télé...
Le son a lâché en premier, et deux semaines après,
l’image. Je m’en fous un peu, j’aime mieux la radio.
Je l’aime en maudit depuis une semaine, en tous cas! C’est
rare que je fais ça, j’ai appelé pour un tirage, à un
poste que je n’écoute presque jamais, en plus. Un pur
hasard, un élan, une course vers le téléphone
et j’ai gagné!
Une fin de semaine à Montréal, toutes dépenses
payées, voyage en autobus, deux soirs d’hôtel,
pour deux personnes avec des billets pour la partie de hockey le samedi
soir, plus 200$... Le gros lot! En plus, ils ont fini par accepter
de me donner la différence en argent parce que je voulais y
aller tout seul. Ça ne fait pas une grosse différence,
mais j’allais peut-être pouvoir me trouver une guitare
pas pire avec ça... Ted Labrosse avait déjà revendu
la mienne. Je peux me passer de télé pour un bout, mais
une guitare, c’est une guitare.
On dira ce qu’on voudra, le grand luxe à l’hôtel
et au restaurant ça fait du bien... Les petits savons, les
sachets de shampoing, je m’emparais de tout, pour Catherine,
et pour en profiter le plus possible. Autrefois j’aurais volé les
verres et les serviettes, mais je me rendais compte que j’avais évolué.
Il y avait même du papier à lettres et un beau stylo
sur la petite table du téléphone...
Je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris. C’était
ma semaine des élans imprévisibles, faut croire. Le
papier, le stylo, Montréal, la sainte paix dans cette belle
chambre gratuite, Poule-Poulette comme une apparition... Je ne sais
pas. Mais l’espace de quelques pages, Dindon-Dindonnant s’est
pris pour Cocorico-Coq, a sorti sa plus belle plume, et s’est
livré sans retenue à Poule-Poulette, la belle, la fine,
la seule petite flamme de son enfance sur laquelle son coeur de
rocker n’a jamais voulu souffler...
« Salut Poule-Poulette,
Je ne sais pas trop comment commencer une lettre, je n’ai pas
l’habitude. Je sais seulement qu’avec du papier et un
crayon, j’ai un bon point de départ.
Je ne sais pas non plus pourquoi je t’écris. Une idée,
une impulsion, ça doit être ça. J’ai une
impulsion et je sors mes grands mots pour toi! Je le sais un peu,
pourquoi, quand même : tu viens de me sauter dans la face, il
y a quelques minutes, avec ton bulletin de nouvelles à RDI.
T’es bonne, vraiment bonne... Tu parles un bon québécois,
t’es pas fausse, pas pincée. Et t’es aussi belle
que dans le temps de Poule-Poulette... Tu ferais une belle miss météo!
C’est une farce! J’imagine que tu prends ton travail à coeur,
que tu es aussi sérieuse qu’ à l’école.
En tous cas je te félicite. Tu ne me surprends pas du tout.
Tu te souviens de Dindon-Dindonnant? C’est moi. Dans le temps,
avec ma conscience d’enfant, je sentais que ce rôle m’allait
bien parce j’étais plutôt gros et laid... On me
l’a fait sentir assez souvent; maudit que ça peut être
méchant des enfants! Et toi, belle et parfaite, je t’admirais.
Tellement fine que tu t’occupais autant de moi que des autres,
avec le même sourire. Je t’aimais, que je t’aimais
donc!
J’ai l’air de t’aimer encore, hein? Manière
de parler. T’es restée dans ma tête comme une belle
image, c’est tout. On s’est perdus de vue depuis longtemps...
J’ai seulement su que tu étais partie au CEGEP à Montréal
et je n’ai plus jamais entendu parler de toi. J’ai toujours
imaginé que tu deviendrais prof de français, ou même
d’université, ou quelque chose dans le genre. J’étais
pas trop loin! Et là ce soir tu viens de réapparaître
dans ma vie, encore comme une belle image. Je suis bien content pour
toi. T’as l’air bien dans ta peau.
C’est pas croyable comme nos premières années
d’école peuvent nous marquer. Te souviens-tu? Poule-Poulette,
Cocorico-Coq, Cane-Cancanante, Oie-Oiseuse, Dindon-Dindonnant et Renard-Roublard
s’en allèrent dire au Roi que le ciel tombait... Parce
que t’avais reçu une cocotte sur la tête; un gland,
en Abitibi, ça ne se pouvait pas. C’est mon plus beau
souvenir d’école, surtout les applaudissements à la
fin, j’ai jamais été aussi fier. Après,
j’ai commencé à haïr l’école,
pis j’ai toujours haï ça...
Quand j’y repense, ça commence jeune, les problèmes. C’est
comme tous les commencements, j’imagine : ça commence au début!
Remarque, je ne suis pas malheureux. À force de manquer un peu de tout
j’ai presque plus besoin de rien...
Tu serais peut-être bien surprise de me revoir. Je suis loin d’être
gros et laid. Vieillir m’a fait du bien; j’aime cent fois mieux être
un adulte qu’un enfant, en tous cas, même si j’ai un peu de
misère. Quand même, j’aime les enfants sans bon sens... Je
ne sais pas si tu en as, sûrement, moi non. Mais j’ai une nièce
de quatre ans, la fille de ma soeur Paulette, elle s’appelle Catherine.
Je la garde souvent. Paulette en arrache pas mal plus que moi... Je lui lis souvent
l’histoire de Poule-Poulette, à Catherine, c’est pour ça
que je m’en souviens si bien, c’est pas parce que j’ai une
mémoire d’Éléphant-Éléphantant!
Tu dois bien te demander ce que je suis devenu...en tous cas
j’ai le goût
de te le dire! En gros, j’ai chienné pas mal longtemps; ça
fait drôle de te dire ça à toi sur ce ton là. C’est
fait, c’est fait, c’est tout. Tous les raccourcis ne sont pas bons à prendre,
il paraît. Et rien n’arrive pour rien, en plus! J’ai fini par
finir mon secondaire à l’éducation des adultes, de peine
et de misère : je suis un zéro, en maths... Au moins, en français,
Bob Morane m’avait donné quelques cours privés!
J’ai surtout travaillé dans le bois après ça.
La coupe de ligne, les plantations, j’ai pas mal fait tout
ce qui passait dans ce domaine-là. J’ai même
eu une job stable comme marqueur pour la Commonwealth à Tee-Lake
pendant trois ans. Ma meilleure job à vie.
Je me demande encore des fois pourquoi j’ai lâché.
Je m’ennuyais
de mon monde. Je suis revenu à la coupe de ligne.
J’ai toujours aimé le bois. Je me demande si tu as seulement
une idée de ce que c’est, la coupe de ligne... T’avances
dans le bois avec ta machette, à pied ou en raquettes, ça
dépend,
et tu traces un chemin, une ligne pour les prospecteurs miniers.
Tu comptes tes pas pour évaluer la distance, et l’été à voix
haute, pour éloigner les ours. J’haïs pas ça
du tout. C’est drôle, mais à chaque fois
j’ai l’impression
de défricher mon chemin à moi, sans savoir où ça
va me mener. On dirait que j’avance plus vite par curiosité!
J’ai
toujours été assez physique, aussi, pas intello
pour cinq cents. La machette, ça me défoule,
et quelques mois sur le chômage
par-ci par-là, j’ai rien contre.
Et dans le bois, je rencontre des gars comme moi. Un peu
en dehors du système,
pas casés, mais toujours cassés! Ha! Ha! Je me sors des bonnes
payes, à l’occasion, mais ça en prend pas mal des bonnes
payes pour arriver... C’est un genre de vie, ça laisse bien du temps
pour réfléchir, mais je commence à être tanné.
On va tous avoir quarante ans bientôt, toute la basse-cour. C’est
pas des farces... La terre tourne pour tout le monde.
Côté femmes, tant qu’à donner des nouvelles, c’est
pas compliqué : c’est comme pour les jobs, je ne les garde jamais
très longtemps. En ce moment je suis célibataire. J’ ai eu
une bonne blonde, merveilleuse, pendant quasiment deux ans. Tu vas rire : c’est
Cane-Cancanante! C’est pour dire comment la vie se déroule parfois
dans une petite place... Mais j’étais pas assez stable à son
goût, et quand Cocorico-Coq a divorcé, elle est partie avec lui...
et son gros pick- up de coq. Il travaille à la mine. J’aime autant
pas trop parler contre lui, je sais qu’il t’a accompagnée à ton
bal de secondaire cinq. Tu devais être pas mal
belle!
Ce soir-là, je m’en souviens trop bien, je n’allais
pas au bal; je rêvais plutôt d’une balle dans
la tête... Les
détours, comme des maths de secondaire deux
et de l’anglais de secondaire
trois en secondaire quatre, ça peut devenir
pas mal décourageant.
J’aime autant pas m’étendre la-dessus.
C’est loin en
désespoir.
As-tu su pour Oie-Oiseuse? Elle est morte dans un accident
il y a trois ans. Une van de bois, je connaissais
le chauffeur. Elle était toujours vieille
fille. C’est triste en maudit, surtout pour sa
mère, qui est complètement
défaite. J’ai bien espéré te
voir au salon funéraire...
Tu t’es tenue avec elle assez longtemps, il me
semble. C’est quand
même drôle, la mort. Ça m’aide à vivre,
quand j’y pense, à profiter du présent.
Je suis chanceux pour ça.
Ça me fait penser:
j’ai vu Renard-Roublard la semaine dernière à la
caisse populaire, il est assistant-gérant.
Il m’a refusé un
prêt! Monsieur ne me faisait pas confiance...
Je voulais seulement m’acheter
une débroussailleuse et enlever ma mère
comme caution sur mon auto. Ma pauvre mère,
elle a assez payé comme ça. J’ai
honte, mais budgéter n’a jamais été mon
fort. Il n’a
rien voulu savoir. Bof! Il peut bien en manger
un char... pis s’essuyer
le bec avec sa cravate! Excuse-moi. De toute la
gang du primaire, c’est
celui que je peux le moins sentir aujourd’hui.
J’ai jamais su ce
que ça voulait dire au juste, Roublard,
mais ça a l’air pas
mal rat...
Ouais... je ne pensais jamais qu’écrire pouvait
faire autant de bien... On peut dire tout ce qu’on veut, on
a juste à garder ça
pour nous. Tu ne me liras jamais, c’est
sûr, voyons donc! Tu ne sauras
peut-être jamais non plus que je t’ai
revue à la télé,
mais tu m’as fait du bien, Poule-Poulette.
En voyant ce que tu étais
devenue, j’ai eu envie de te dire ce que
moi, j’étais devenu...
Il faut toujours un premier et un dernier de
classe; on a bien fait ça
nous deux! On rit bien mais c’est vrai
pareil.
C’est toujours à suivre de
toutes façons! Je pense à retourner
aux études, à prendre un cours
d’un an payé par le
chômage, je ne sais pas trop. J’ai
du potentiel, je pense bien, mais pas d’orientation.
Je vais aller me faire conseiller, mettre les
chances de mon bord pour avoir des débouchés
après... Peut-être
en environnement. On verra.
J’ai juste la place pour signer, c’est vraiment niaiseux mon affaire,
mais tant pis, j’ai commencé, je finis. Salut, ma belle Poule-Poulette.
Je suis à Montréal mais on ne se verra pas. J’aime mieux
me fier au hasard. Si on est dus pour se revoir, on va se revoir. Je vais m’arranger
pour regarder RDI de temps en temps, t’es tellement belle! Et tant qu’à me
laisser aller, j’aurais le goût de te chanter comme à ma petite
poulette Catherine quand je l’endors : il y a longtemps que je t’aime,
jamais je ne t’oublierai... À un
de ces jours.
Dindon-Dindonnant »
Le Dindon de la chambre 212... Il y avait sûrement deux ou
trois femmes de chambres qui allaient s’amuser le lendemain
matin si je laissais traîner ça! Et après? C’est
juste drôle.
Montréal by night, au centre-ville, un vendredi soir, à l’hôtel.
J’avais 200$ sur moi, et j’ai décidé de
me coucher pour dormir, dans le beau lit bien fait, aux beaux draps
frais ... Encore un élan, comme un bâillement. J’en
avais assez fait. Écrire, c’est comme un long voyage
en autobus : c’est fatigant.
*
Je le jure : elle était là, en face de moi, au Forum.
Elle était là, toute seule, toute simple, en jeans avec
un petit manteau court en velours côtelé, un hot dog à la
main, attendant pour sa bière. Elle m’a reconnu du premier
coup. Elle m’a souri comme dans le temps, exactement comme dans
le temps. Sans juger. Je n’en croyais pas mes yeux.
Un miracle, une apparition, c’est vraiment fort, le destin.
Sur le coup je suis resté un peu figé. Je pensais à ma
lettre de la veille, j’avais vraiment honte. Je l’avais
sur moi, en plus, si elle avait su ça! J’avais l’intention
de me relire entre les périodes, juste pour le plaisir...
Tout le monde s’est retourné d’un coup lorsqu’elle
a presque crié : « Dindon-Dindonnant! » J’étais
un peu gêné, mais j’ai répondu du tac au
tac, peut-être un peu trop fort aussi : « Poule-Poulette! ».
Le ton était donné; nos deux moulins à paroles
se sont mis à tourner très vite, elle est venue s’asseoir
dans le siège libre à côté du mien. Je
lui ai payé une autre bière, entre la deuxième
et la troisième période, et on a ri comme des fous en
parlant de la gang de première année. Je n’ai
rien vu de la partie. Elle non plus.
Je ne lui ai rien caché de ma vie, je ne me suis pas improvisé de
beau rôle. Je suis capable de broder toutes sortes de romances
dans les entrevues, dans mon C.V., ou même à ma propre
mère quand je manque d’argent, mais pas avec les femmes.
Surtout pas Poule-Poulette. Devenue un peu plus Poule que Poulette,
d’ailleurs; maudit que j’aime les femmes mûres!
Je ne me faisais aucune illusion de ce côté-là,
j’appréciais tout simplement mon présent, c’est
le cas de le dire, un vrai cadeau. Pas d’illusion, je connais
mon jeu : quand c’est coeur-atout avec une fille comme ça,
je passe...
C’est dire comme les deux bras ont pu me tomber quand elle a
sorti sa dernière carte en me reconduisant à mon hôtel,
jusqu’à ma chambre, jusque dans mon lit... Une première
de classe avec un dernier, ça a fait une moyenne moyenne! Un
mystère. Un rêve...
*
Quand je me suis réveillé, seul comme un beau cave,
j’avais quand même une belle journée devant moi. À Montréal,
avec 200$ dans mes poches. Et un gros déjeuner du camionneur
qui m’attendait en bas... J’ai pris une longue douche
chaude, j’ai mis un T-shirt propre, et je suis descendu prendre
mon premier café de la journée. J’étais
de bonne humeur, mon rêve érotique me faisait sourire.
Je me demandais si j’allais oser regarder les nouvelles à RDI
avant d’aller au Forum...
On dira ce qu’on voudra, les rêves sont plus beaux dans
de beaux draps. J’ai fait le test : dans un hôtel trois étoiles, à Montréal...
C’était décidément ma semaine de chance.
J’ai trouvé la guitare que je cherchais, meilleure que
mon autre, pour moins cher, avec un étui... Et il n’y
a pas un revendeur qui va l’avoir, celle-là. Je la garde
en souvenir de Poule-Poulette. J’ai bien le droit.
En tous cas, j’ai passé une maudite belle fin de semaine à Montréal
pour pas cher... Tout confort. La belle chambre, Poule-Poulette à RDI,
la lettre, la guitare, et les Canadiens qui ont gagné, en plus : c’est vrai de vrai. Un vrai rêve!
J’ai laissé la lettre aux femmes de chambres. Mais j’ai
gardé le stylo.
FIN
© Élizabeth Carle
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