|
|
Vingt-sept heures de lenteur auront à peine suffi au frauduleux
Express Paris-Lisbonne pour arriver à destination. Un trajet
ponctué d’innombrables arrêts, dans un train paresseux
et mal nommé qui était tombé en panne deux fois,
poussant même l’injure jusqu’à changer de
roues à la frontière espagnole.
Mais
toute frustration s’est évanouie à mi-chemin
environ, quand l’homme à la mallette est entré dans
mon compartiment : grand, mince, des cheveux aussi noirs que ses yeux
et sa mallette, plutôt jeune. Il s’est assis en face de
moi en bordure de fenêtre et m’a semblé vouloir
se détendre en abandonnant mollement ses deux mains sur ce
bagage mystérieux qu’il avait posé sur ses genoux.
Fatiguée, impressionnable,
je me suis un peu raidie malgré moi,
tentant vainement de chasser toutes les images de gangster qui jaillissaient
dans mon esprit. Il avait l’air bon, pourtant, et je n’étais
pas seule. Une vieille tricoteuse occupait aussi l’endroit.
Voyageant seule, je choisissais toujours une compagnie rassurante :
des femmes, des couples, des familles. J’évitais les
hommes seuls en toutes circonstances.
Par trois fois, l’homme a failli ouvrir sa mallette et s’est
ravisé en consultant sa montre. Il avait l’air très
calme. Ma curiosité l’emportant peu à peu sur
mon inquiétude, je décidai de prendre mon mal en patience
et d’attendre la suite des événements sans m’énerver.
Il ne fallait pas que j’oublie ce que j’étais venue
faire au Portugal. Il ne fallait pas que je laisse l’émotion
toute légitime de ce pèlerinage m’envahir au point
d’en devenir paranoïaque. Un homme aux yeux très
noirs pouvait très bien porter une mallette noire, et pouvait
aussi s’asseoir en face de n’importe qui dans n’importe
quel train avec sa mallette, laquelle pouvait éventuellement
ne pas contenir de bombe...
Mais si cet homme était un instrument du destin? Gratuitement
utilisé pour me faire mourir là où j’avais
tout aussi gratuitement perdu mes parents? À quelle distance étions-nous
exactement du lieu du crash? À quelle heure était prévue
l’arrivée à Lisbonne? De toutes façons,
avec tous ces retards... complices? Non, non et non, ô fatigue, ô émotion,
laissez mon imagination tranquille un moment! Et je ne changerai pas
de compartiment; vous ne m’aurez pas si facilement. J’aurai
très bientôt le privilège d’arriver à destination
saine et sauve... Je fermai les yeux pour mieux repenser à tout ça,
suivant bien les conseils de Monsieur Nantel, m’appliquant à visualiser
ma démarche de A à Z.
*
J’ai mis des années à me réconcilier avec
le mot privilège. Le privilège de la vie, comme l’avait
si bien énoncé en chair le curé Boisvert, en
ce fameux jour noir de mon adolescence. Il avait alors invoqué avec
le plus grand sérieux l’avantage indéniable que
chaque personne présente dans l’église avait sur
ces deux morts, en l’occurrence mon père et ma mère,
allongés pour toujours dans leurs beaux cercueils tout neufs.
Le privilège de la vie comme une consolation bien articulée,
et je n’y ai vu qu’une sordide consécration de
mon nouveau privilège d’héritière orpheline.
Nul doute, ce digne représentant
du divin venait d’éveiller
en moi un cynisme inattendu. Quand je pense que ma mère admirait
sans réserve le père Boisvert... Dieu ait son âme,
il est mort lui aussi depuis le temps, et il est vrai que j’ai
l’impression d’avoir une grosse longueur d’avance
sur lui dans la vie. Au fond je lui dois peut-être ce sentiment
de force qui ne m’a jamais quittée depuis l’enterrement,
le seul souvenir précis qui ait traversé ce gros brouillard
ténébreux de mes 15 ans : une farouche détermination à profiter
de ma chance au maximum, et seule. J’étais, moi, vivante.
Dix ans plus tard, j’étais
une adulte accomplie. Mes parents, j’en ai la certitude, auraient été fiers
de moi. J’avais fidèlement suivi le chemin qu’ils
m’avaient tracé avec amour pendant ces années
bénies de mon enfance. Sauf pour le piano : je n’ai jamais
pu me résigner à prendre un autre professeur, ma mère étant à jamais
irremplaçable à ce titre. N’empêche, je
maîtrisais assez mon instrument pour entretenir jalousement
sur le clavier cet héritage maternel, et ce avec un plaisir
sincère.
Littéralement programmée au berceau pour faire de brillantes études,
j’ai étudié, suivant une belle ligne droite. En
fait, je suis devenue orthophoniste, après maintes hésitations.
Maman vénérait cette profession pour avoir bénéficié d’une
thérapie orale qui avait effacé jusqu’à l’ombre
de ses dernières traces de bégaiement. Ce dossier- là étant
réglé, je pourrais désormais vivre ma vie d’adulte.
J’ai toujours habité notre maison (dessinée à l’équerre
par papa qui réalisait enfin son grand rêve citadin),
probablement pour éviter de tout perdre. Je n’ai jamais
cru au pouvoir d’oubli de l’humain. Je n’ai donc
rien tenté de concret en ce sens. Comme j’étais
plutôt mal dégourdie à 15 ans, j’ai tout
simplement continué à vivre comme avant, reproduisant
le modèle de mes parents, allant même jusqu’à copier
leurs manies les moins avouables.
Par exemple, je vidais toujours les boîtes de céréales
ou de biscottes dans des bacs de plastiques transparents et hermétiques.
Nous avions eu un jour le malheur d’avoir une petite souris
dans le bas de l’armoire et ça avait tellement commotionné ma
mère qu’elle en avait bégayé pendant des
jours. Son côté maniaque de la propreté ne l’aidait
pas, il faut dire. Elle était perfectionniste, du genre dédaigneux.
Les fruits au réfrigérateur, jamais de vrai citron dans
la maison, une fois tranché ça sentait et ça
moisissait tellement vite!
Ainsi ai-je contribué à perpétuer le règne
du plastique et des produits de nettoyage dans cette maison où même
les fleurs coupées étaient interdites, trop de soupçons
porteurs d’insectes abhorrés pesant sur leurs délicats
pétales... Je suis sans doute passée à côté d’une
kyrielle d’histoires possibles, mais c’est là mon
histoire, enfin, en partie.
Nouvel arrêt du train, en plein champ. Mon voisin d’en
face consulte sa montre une fois de plus, sans lâcher sa prise.
Il m’a l’air contrarié. Je l’observe du coin
de l’œil, les doigts crispés sur mon sac, prête à bondir
hors du compartiment s’il fait le moindre geste. Mais il ne
se passe rien, et mon esprit songeur redémarre en même
temps que le train. Regrettant cette stupide méfiance, je referme
les yeux.
La mort subite de mes parents, je l’ai réalisé beaucoup
plus tard, semblait m’avoir assujettie totalement à leur
pensée, ou du moins à ce que j’imaginais de cette
pensée. Comme si une pensée unique les ralliait en bloc à toute
cause sensée, la Pensée parentale, instance décisionnelle
suprême en ce qui concernait les affaires de leur fille. Et
moi j’y faisais référence continuellement, la
consultant pour tout, cette Pensée, la portant comme une auréole
, ne me sentant pas le droit d’y opposer quelque opinion que
ce soit. À ce compte là, il faut dire que je n’avais
pas beaucoup d’opinions sur rien; en fait je ne me considérais
non pas comme un individu mais comme un prolongement fidèle
de mes parents. Quelle misère, quand même.
Jusqu’au jour où un besoin aussi confus qu’urgent
de m’ouvrir à un psychologue m’a envahie totalement. À tout
faire à la mémoire de mes parents, j’avais l’impression
de vivre sans identité. Un malaise géant, encore gonflé de
la honte de me plaindre le ventre plein. Enfin... c’est compliqué.
Ce monsieur Nantel, psychologue soigneusement choisi par moi avec
pour seul critère le fait qu’il n’avait pas connu
mes parents, a émis l’hypothèse qu’il serait
sans doute bon pour moi d’aller sur le lieu de leur mort pour
les enterrer vraiment et ainsi continuer ma vie plus sereinement,
peut-être. Pourquoi pas, puisque rien n’allait plus? C’était à essayer.
Et me voilà dans ce train, à me demander si je ne vais
pas exploser d’une minute à l’autre...
J’ouvre les yeux... Mon Portugais a disparu! Sur son banc, la
mallette noire est restée sans surveillance; à côté de
moi, la vieille tricoteuse s’est endormie... Il a dû aller
manger. Le wagon-restaurant est à sept ou huit voitures derrière,
j’aurais sans doute le temps... Et s’il surgissait subitement?
Peut-être n’est-il allé qu’au petit coin
arroser les rails vite fait? Et s’il était disparu tout
simplement, abandonnant la bombe derrière lui, sa mission accomplie?
Ai-je dormi? Avons-nous fait un autre arrêt? Où suis-je,
au juste? Vite, refermons les yeux...
Je viens de loin, d’un
pays de bungalows : l’Abitibi.
Notre maison est très typique d’un certain modernisme
américain, avec son grand garage adjacent à l’entrée
et son revêtement de vinyle blanc. Je dis ça comme ça
tout bonnement et en abrégé parce que c’est tellement
différent du Portugal, au premier abord. L’histoire,
le patrimoine, inutile de comparer; j’ai déjà les émotions à fleur
de peau.
Je me demande si papa et maman ont eu le temps de voir toutes ces
belles images qui ont défilé sous mes yeux aujourd’hui...
Bien sûr que oui, suis-je bête, j’ai leurs trois
cartes postales dans mon sac, le crash a eu lieu au décollage
du retour. Cette lenteur du train avait du bon, au fond; j’ai
vu beaucoup du pays avant même d’en avoir foulé le
sol. J’ouvre à nouveau les yeux pour profiter du paysage
avant la nuit. « Monsieur Mallette » n’est pas encore
revenu...
Cette mallette n’est peut-être même pas fermée à clef;
elle est tellement usée que je ne serais pas étonnée
qu’aucune clef n’aie survécu à tout ce temps...
Du calme! Je ne l’ouvrirai pas, je n’ai aucun pouvoir
sur mon destin, pas plus que mes parents n’en ont eu. Y coller
rapidement l’oreille en retenant mon souffle pour déceler
un petit tic-tac? Non plus! C’est ridicule.
J’attendrai mon Portugais les yeux ouverts et la tête
haute, en pensant fortement à mes parents, leur âme est
peut-être encore tout près d’ici, d’ailleurs.
De toutes façons, on ne parle jamais d’attentats terroristes
au Portugal, alors je ne voies vraiment pas pourquoi aujourd’hui...
Un simple détraqué? C’est plutôt moi, la
détraquée des rails...
De retour de je ne sais où, l’homme s’est à nouveau
assis devant moi. J’ai dû le fixer des yeux avec un peu
trop d’insistance car il m’a souri. Quel beau sourire,
du reste, la blancheur de ses dents atténuant à merveille
le sombre ensemble. J’ai souri des yeux seulement, poliment
mais un peu sauvagement, avant de river une fois de plus mon regard à la
fenêtre. Personne ne bougeait, la vieille dormait toujours,
et la mallette avait repris sa place sur les genoux de mon kamikaze,
silencieuse à souhait. Un grand calme régnait en hypocrite.
Même le train semblait ronronner comme un neuf sur ses roulettes.
Lorsqu’enfin, après avoir à nouveau regardé l’heure,
l’homme à la mallette a foncé dans l’action
en soulevant avec précaution le vieux couvercle cartonné libéré de
ses gonds, le souffle m’a manqué. Mais en quelques secondes
mon esprit, tendu comme une voile gonflée à bloc sur
une mer déchaînée, a effectué un spectaculaire
virement de bord pour aller s’échouer paisiblement sur
une belle plage ensoleillée... Je souriais de toute mon âme,
convaincue de l’avoir échappé belle, heureuse
d’être dans ce train, heureuse de vivre, heureuse tout
court.
L’homme a d’abord
sorti un carré de coton épais
et coloré, qu’il a soigneusement déplié et étendu
sur ses genoux. Puis, avec un naturel presque déconcertant,
sans cérémonie, un petit festin a suivi : un saucisson
dur déjà entamé et enroulé dans du papier
brun glacé, des olives noires barbotant dans l’huile
d’une ravissante jarre à capuchon de porcelaine, une
demi-baguette à la nudité croustillante, un fromage
et une poire. Sans oublier la bouteille de Vino Verde déjà ouverte
et munie d’un solide bouchon bien enfoncé.
C’est là que
mon gangster a sorti son arme : un petit canif, pour le saucisson,
le fromage et la poire.
L’ordinaire de cet homme venait de bouleverser le mien. Il était
dix-huit heures trente et je vivais l’épatante rencontre
de mon premier Portugais. Une rencontre déterminante.
Mon premier Portugais... L’expression pourrait porter à une
interprétation tendancieuse, mais si romantique ait été le
contexte de ce compartiment de train, petite cage se balançant
lentement au gré d’une voie ferrée bordée
tantôt de vignes, tantôt de chênes-liège,
ou d’oliviers, avec cette jeune femme libre tambourinant rêveusement
du doigt sur une fenêtre déroulant pour elle le film
d’un magnifique voyage, si plausible ait été la
rencontre fulgurante de deux regards en ce lieu sans nom, rien de
tout cela n’a eu lieu ni n’a été envisagé par
qui que ce soit. (Lui, je ne sais pas, je ne crois pas, mais surtout
pas moi, qui tambourinais plutôt nerveusement, attendant l’heure
de ma mort avec résignation, à quelques heures de Lisbonne
et à mille lieues du Romantisme...)
Que s’était-il passé, au juste? J’ai eu
une vision, tout simplement. Comme une apparition. Tout dans cet homme évoquait
une autre manière de vivre, et cette image d’un pique-nique à la
fois si simple et si recherché ne devait jamais me quitter.
Je ne sais pas bien par
quel hasard heureux ou quel enchevêtrement
d’idées floues s’est produit l’effet - sait-on
jamais pourquoi on est influencé? - mais
c’est comme si
l’homme à la mallette avait actionné en moi un
disjoncteur latent depuis le jour de ma naissance et perfidement occulté à mon
esprit par un quelconque blocage interne.
J’avais souvent vibré à la vue de nourriture raffinée,
admiré des étals de marché bien garnis, savouré des
banquets du roi dans ma vie, mais il ne me serait pas venu à l’esprit
qu’on puisse faire des provisions aussi simples pour un long
voyage et encore moins qu’un homme à l’état
naturel, sans femme à ses côtés, puisse être
seul responsable d’un tel bon sens alimentaire, carreau de coton
en sus!
Tout avait l’air si bon sur les genoux de mon Portugais que
je n’ai pas pu apprécier l’horrible poisson pané servi
sans façon ce soir là dans le wagon restaurant, sur
un napperon jetable. Menu coûteux, plutôt américanisé pour
plaire au touriste moyen, et qui d’ordinaire me satisfaisait
pleinement parce qu’il faut bien manger après tout et
qu’on ne traîne pas un bon repas sans auto ni glacière
ni réchaud...
D’autant que n’ayant pas connu de problèmes d’argent,
j’avançais toujours sans provisions, me fiant à mon
estomac et à ma bourse pour régler ces détails
au fur et à mesure, les meilleurs repas comme les collations
rapides et dénaturées ne se faisant nullement concurrence.
C’est peut-être justement cette aisance dans la dépense
qui avait paralysé mon disjoncteur...
Je n’ai jamais parlé à mon Portugais, et ne l’ai
pas suivi au sortir du train à la gare de Lisbonne. J’en
savais assez sur lui, j’étais rassurée sur son
compte. Et était-ce par discrétion, pudeur, ou quelque
obscure retenue, je ne voulais pas savoir si une femme l’attendait,
des enfants, un chien. S’il avait une voiture ou s’il
allait s’éloigner de la gare en taxi, en tramway ou à pied.
Il m’aurait été facile de le suivre un moment,
histoire de lui inventer une histoire. Mais non. Je venais à ma
grande honte de lui en inventer toute une...
Non. Je préférais découvrir le Portugal en me
fiant à ma première impression, et l’homme à la
mallette, alias mon premier Portugais, demeurera à tout jamais
inscrit dans mon cœur sous ces deux appellations, et ne saura
jamais qui je suis, ni quel effet bénéfique il aura
eu sur ma vie.
Aujourd’hui, grâce à lui,
vénéré déclencheur,
j’aime passionnément les olives, la céramique,
le porto et le pur coton. Je raffole des pique-nique, j’aime
manger, je suis devenue pratique et prévoyante à souhait
en la matière, je presse les citrons avec un amour démesuré,
j’abuse des bonnes huiles comme de l’ail et des oignons...
Je vis pour manger! Je savoure quotidiennement le plaisir d’étendre
une belle nappe, même dans la neige en hiver, par temps doux,
près d’un bon feu - pourquoi
pas? -, j’offre des
carreaux de coton en cadeau, je collectionne les petits contenants
de céramique, les emplis de fruits séchés, de
graines, de noix, de fines herbes.
Quand quelqu’un dégage autant à son insu, inutile
de le suivre.
*
Merci, mes chers parents
disparus. Je ne crois toujours pas au pouvoir d’oubli de l’humain,
ni ne le souhaite possible. Je ne veux plus vous oublier. Je vous
aime, même si j’ai cessé de
vous suivre. Je suis toujours orthophoniste, mais j’ai vendu
le bungalow pour acheter la maison de colon dans le fond du rang des
St-Pierre. Grâce à vous j’ai découvert ma
voie, presque diamétralement opposée à la vôtre.
Je vis heureuse entourée de bois, d’osier, de céramique.
Loin du plastique. Mon chat mange les souris. Mes fleurs salissent
et embaument ma maison. J’ai même marié Jules Jodoin,
le « pestiféré »
qui cueillait autrefois des champignons sauvages et voulait vous en
vendre...
Et
ton piano, maman, résonne plus joyeusement que jamais!
Parce qu’un jour, alors que j’étais très
loin de l’Abitibi, l’âme en peine sur les traces
de votre mort, une boîte à surprises noire s’est
subitement ouverte sous mes yeux.
FIN
© Élizabeth Carle
|