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—10—
La pluie s’acharne sur la vitre, grisant intempestivement ce jour d’été.
Pluie que la gravité, la plus inexorable des forces, attire à la
terre en un rideau d’argent; elle viole chaque fissure, lèche toutes
les surfaces, ridiculise le marcheur en retard. Divine ou maudite, elle s’abat
indifféremment sur le monde comme une maladie. Et pourtant, lorsqu’elle
cesse, vos sens sont assaillis de vues nouvelles, d’odeurs particulières,
impossibles à retrouver par temps sec : l’arc-en-ciel, le parfum
de l’herbe mouillée, les vers qui dansent dans un jardin brillant
de perles, l’asphalte noircie et propre, le sel dans l’air, résidu
de nuages...
— Jacob,
tu vas rester longtemps à cette fenêtre?
Schtak.
— Tu vas attraper la foudre. Recule un peu.
Cette foudre, grandiose
et éphémère, traverse le ciel avec
une liliale colère, coups de ciseaux dans le gris céleste.
— Tu vois?
Jacob, tu m’écoutes?
Le garçon
entend sa mère
mais écoute la pluie. Le visage
collé à la vitre, il tente de sentir les gouttes qui explosent
tout près, si près. Il veut sentir la pluie et oublier tout le
reste. Et c’est justement quand il veut oublier qu’il pense à cette
fille. À l’ange.
Schtak.
— Cette heure
passée à regarder la rue aurait pu être
mise à profit, tu sais. À nettoyer ta chambre, par exemple.
Ce
pourrait être pire, pense le garçon, le front pressé contre
la fenêtre froide. L’ennui, c’est qu’il ignore
comment ce pourrait être pire, mais il le sait, allons donc, des
samedis après-midi
comme celui-là, il lui en reste des centaines à passer,
voire des milliers. Juin n’est pas promesse de beau temps, même à dix
ans, on sait ça.
Bien pire, convient Jacob; il aurait pu pleuvoir
et lui, devoir aller en classe lundi prochain.
C’est l’été,
Jake, mon pote. Une averse n’est
pas éternelle.
À
cet instant, les cieux se zèbrent d’un éclair incroyablement
long, une planète de long, dont la puissance s’imprime dans les
yeux du garçon.
— Jacob! Pour l’amour, veux-tu reculer s’il te
plaît?
L’enfant
se tourne, l’éclair dansant
encore devant lui, se superposant aux murs beige du salon, aux motifs
du tapis, et, plus loin, à la
silhouette de sa mère, assise dans la cuisine devant une montagne
de tabac, de filtres vides et de paquets ouverts.
Flanquée
d’un
cendrier plein, elle roule des cigarettes comme une usine.
Schtak. Schtak.
Schtak.
— Ce n’est pas dangereux, maman. L’orage est loin
au sud.
Elle rit, bourrant sa machine infernale d’une poignée
de tabac, sorte de caquètements fatigués, pénibles,
qui parviennent à tout
coup à chiper un bout de cœur au gamin.
— Et comment tu sais ça, mon grand? Qu’il est
loin? Et qu’il
est au sud?
Jacob hausse les épaules
et retourne à la
fenêtre, le cœur
un peu moins lourd. Entendre sa mère rire lui fait cet effet,
bien qu’il
se sente incapable de la rejoindre dans cet instant léger. La
dense chute de la pluie, les cieux en émoi, le ramènent
sans cesse à l’ange.
Ridicule, à son âge.
Sam le lui a souvent répété.
L’eau coule
en rigoles sur la grande lucarne, déformant le blanc
mirage qui surgit de l’autre côté de la rue. Jacob
tente d’aiguiser
son regard, et parvient à distinguer un grotesque visage de
clown montrant des dents trop joyeuses sous un arc-en-ciel de mots.
LA
GLACIÈRE AMBULANTE. 36 SAVEURS DE CRÈME GLACÉE.
Sa
main gauche glisse d’elle-même jusqu’au fond de la
poche de son jeans, puis ses doigts se referment sur la monnaie y dormant,
sur ses économies,
en supposant que ce maigre trésor en soit. Sur ses lèvres
s’esquisse
un sourire coquin, presque mutin. Le sourire d’un enfant de dix
ans qui, soudain, ne s’ennuie plus.
Il court jusqu’à son
manteau coupe-vent, traversant ainsi la cuisine et les volutes de fumées
que laisse échapper une cigarette patiemment
garée dans une encolure du cendrier, et s’en vêt
avant de sauter dans ses bottes.
—
Où vas-tu? C’est le déluge, dehors! Tu t’en
vas rejoindre Sam?
Mais la porte est refermée avant la suite
de l’inquisition.
Schtak.
Le garçon
se tient au bord du trottoir, déjà trempé jusqu’à la
moelle, et regarde le vieux camion au blanc défraîchi,
son clown et son lettrage. Il se tient là, piquet de dix ans
habillé de tissu
et d’eau, mais il aurait pu tout aussi bien se tenir au tout
flanc d’un
précipice avec le camion de l’autre côté.
Ou sur la rive d’un fleuve aux profondeurs insoupçonnées.
Ou sur le toit d’un immeuble en proie aux flammes, avec comme
seul espoir de se jeter en bas, chute calculée dans le drap
qu’encerclent les pompiers.
Le garçon
est là, et
sent que tout peut changer, que tout va changer s’il fait un
pas de plus, petit pas, grand pas, en chaussures ou pieds nus, un de
ces pas existentiels que l’on chérit en mémoire
longtemps après qu’il ait été pris.
Ou que
l’on regrette comme on regrette un pardon refusé.
La monnaie
enfouie dans son poing est devenue froide comme terre en décembre,
bien que le contact de la pluie drue soit agréable. Jacob se
demande si ce n’est pas une mauvaise idée, après
tout; il se sent comme un fugueur sur le point de mettre son plan en
branle. Puis il se tourne vers
la maison, contemplant de l’extérieur, cette fois, la
grande fenêtre
du salon.
Parmi les lourds nuages qui s’y reflètent et
les gouttes s’y
fracassant, la braise immobile d’une cigarette se tient à bonne
hauteur, d’abord pâle et faible, puis ardente, et encore
pâle,
puis orange incandescent.
Schtak, pense Jacob tristement avant de traverser
la rue.
Sur le panneau
fermé,
trois coups secs.
De l’intérieur, du mouvement et une
voix bourrue.
—
Une minute...
Jacob recule d’un
pas, par crainte de recevoir le panneau sous le menton.
Celui-ci reste
clos, mais la voix se fait quand même plus claire.
—
V’savez qu’il pleut, jeune homme? C’est l’ondée.
Sa
tête blanche dépassant de la cabine côté passager,
un vieil homme aux rides sympathiques fixe le garçon détrempé.
Il répète pour lui-même, observant le temps :
— C’est vraiment l’ondée.
— Vous en
avez à la
mangue?
L’homme s’apprête à mentir au gamin.
Il va le faire sans honte, la honte, il ne la ressent plus depuis
belle lurette. Il pense aux
croix; quand on change de pays, il faut en faire et en porter. Cet
homme a laissé beaucoup
plus là-bas qu’il n’en a rapporté, croix
là-dessus,
croix là-bas. Le monde a changé, pense-t-il, mais il
sait que c’était
faux. Le monde est le même depuis toujours, ce sont les gens
qui changent. La pluie reste pluie, la terre reste terre, le vent
reste vent. Les gens, eux,
ne restent pas. Ils vivent, et meurent. Ou change de pays. Personne
ne reste. Jamais.
— Si vous n’en avez pas à la mangue, j’en
prendrais aux fraises. S’il vous plaît.
Sauf un gamin, en plein déluge,
qui veut une glace. Lui, il reste. Et à ceux
qui restent, on ne ment pas.
— J’ai la meilleure glace à la mangue du pays, petit. Attends,
j’ouvre
le panneau.
— Merci.
—
... deux p’tits crochets à ajuster, et voilà. Bon. Monsieur
désire une glace à la mangue. Excellent choix.
—
Merci.
—
Pas d’quoi, c’est mon métier. (Il pose les coudes au bord
de la fenêtre de service et montre le ciel de l’index.) Et d’ailleurs
c’est une journée parfaite pour la mangue.
—
Vraiment?
—
Ben oui. Vous savez combien il faut d’eau à un manguier pour produire
ses fruits?
—
Aucune idée. (Ce qu’il sait, par contre, c’est que s’il
pouvait voir à travers le camion de glaces, la braise orangée d’une
cigarette percerait le rideau d’argent de la pluie.)
—
Moi non plus, mais ça lui en prend des litres, ça, c’est
sûr.
—
Sûr.
—
Et si chaque goutte tombée aujourd’hui ne fait pas un
litre, je vends ma glacière!
Jacob rit, et le
poing qui étreint
ses pièces se détend
enfin. Le marchand de glace lui rent son rire, un rire comme des
coups de tuba, ou des sifflets de paquebots.
Un rire d’homme,
se dit Jacob, heureux. C’est ça, un rire
d’homme.
—
Un cornet mangue pour le monsieur. Z’avez d’quoi payer, j’espère.
—
Voici tout ce que j’ai. Ce n’est pas beaucoup... presque rien, en
fait.
— Ça tombe bien, presque rien, c’est le prix de ce cornet. Voyons
voir... dix, quinze, vingt-cinq, eh ben, vous avez le montant exact, monsieur.
Monsieur...
—
Jacob. Jacob Bespin.
—
Moi, c’est Leander Smitrovich. Et voilà une glace à la
mangue dont vous vous souviendrez, Monsieur Bespin.
Monsieur Bespin,
pense Jacob, ravi de l’élégance
toute simple, de la distinction suave de ces mots. Si j’avais
eu un père, c’est
ainsi qu’on l’aurait appelé : Monsieur Bespin.
Nous serions allés ensemble à la quincaillerie pour
acheter un marteau, parce que notre vieux marteau se serait brisé tandis
qu’on construisait
une cabane tous les deux, en haut d’un arbre. À la caisse,
le propriétaire
de la quincaillerie, qui aurait reconnu mon père, l’aurait
accueillit en disant : « Monsieur Bespin! Fait plaisir
de vous revoir! C’est
votre garçon? C’est qu’il vous ressemble, pas
possible, Monsieur Bespin. Dites donc, un marteau neuf! Vous seriez
pas en plein ouvrage, tous les
deux? — Oui, oh oui, aurais-je répondu. Moi et mon père,
on construit—
—
Eh, monsieur Bespin, elle va tout fondre, votre glace.
—
Oh pardon... Dites, ça ne vous dérange pas si je reste un peu sous
le panneau? Le temps que je la finisse?
—
Tiens, z’avez remarqué qu’y pleuvait? Voilà qui m’rassure.
Bref, à moins qu’une foule se présente d’ici peu, prenez
le temps q’vous voulez. Je refuserais pas un peu de compagnie, moi-même,
v’savez. Même silencieuse.
—
Merci.
L’orage se
déplace lentement vers l’est,
poussé par
les vents ou par sa propre volonté ; peut-être a-t-il
aperçu
une autre ville à nettoyer, d’autres âmes à purifier.
Ou peut-être, et cela semble plus plausible, a-t-il convenu
que Jacob Bespin, petit garçon de dix ans, en avait eu assez
pour aujourd’hui. Place
au soleil, afin qu’il badine d’or le vestige humide des
rues.
Je n’avais pas pensé à Papa depuis si longtemps,
admet Jacob. Cela me change de penser... à elle. À l’ange.
Si belle qu’on
en oublie son nom. Réfléchis, Jake. Était-ce
un nom de fleur? Cela lui irait si bien, un nom de fleur. Rose, Iris...
—
Jacinthe, Marguerite...
—
Vous seriez pas amoureux, monsieur Bespin?
—
Hein?
— « L’homme qui aime tout bas pense tout haut »
Jacob
ignore depuis combien de temps il a quitté la maison. Quinze
minutes? Une heure? Nul doute que sa mère lui servira un sermon
sur le danger de parler à un étranger, qu’il ferait
mieux, à l’avenir,
de rester avec elle, docile et fidèle tel un chien en niche.
Non,
merci.
Cet homme vient
de mettre un mot sur l’état pitoyable
dans lequel il se trouve quand il pleut. Mot qui explique la morosité de
certains livres lus, le vide que creusent certaines chansons, le
sommeil qui ne vient
parfois que bien tard et le réveil trop tôt, scindant
les rêves
agités.
Désormais, Jacob se sait ni idiot, ni cinglé,
ni triste, ni trop mature, il est seulement
—
Amoureux... vous croyez que c’est possible d’être amoureux à dix
ans, monsieur Kiprovich?
—
Smitrovich. Et oui, je crois que c’est possible. Comment s’appelle-t-elle?
Le
vieil homme a pour lui un regard profondément doux. Jacob fait
non de la tête, sa déception ravivée.
—
J’ai oublié. J’ai oublié son nom. On ne s’est
jamais parlés, vous comprenez. Ou plutôt si. Juste une fois. Il
y a quatre ans.
—
Et c’était comment?
—
C’était... (tout son corps se détend) C’était
parfait.
Jacob sourit à nouveau, le regard lointain. C’est
agréable,
sourire. Même quand on ne sait pas trop pourquoi. Il réalise
que la pluie s’est tue et a fait place à quelques rais
diffus.
Smitrovich approuve du chef.
—
Parfait, hein? Faudra q’vous racontiez ça, un de ces quatre, monsieur
Bespin. (L’homme détache l’un des crochets retenant le panneau.)
Pour l’instant, faut q’je file ; avec c’te soleil qui se montre,
je dois reprendre ma tournée.
—
Quelle heure est-il?
—
Tout juste onze heures dix.
—
Onze heures dix? Sam doit m’attendre! Je dois y aller! Merci,
monsieur! Super glace à la mangue! Merci encore!
Et Jacob laisse
le camion blanc derrière lui, son éclat renouvelé sous
les rayons dorés; il laisse aussi la maison dans laquelle
il grandit depuis toujours, la maison et son unique occupante,
prise dans un constant nuage de
fumée ocre, mélange lourd de tabac et d’une
inexplicable tristesse.
C’est l’été, et
Jacob court.
© Bruno Crépeault
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