La peur de vivre

de Bruno Crépeault

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La pluie s’acharne sur la vitre, grisant intempestivement ce jour d’été. Pluie que la gravité, la plus inexorable des forces, attire à la terre en un rideau d’argent; elle viole chaque fissure, lèche toutes les surfaces, ridiculise le marcheur en retard. Divine ou maudite, elle s’abat indifféremment sur le monde comme une maladie. Et pourtant, lorsqu’elle cesse, vos sens sont assaillis de vues nouvelles, d’odeurs particulières, impossibles à retrouver par temps sec : l’arc-en-ciel, le parfum de l’herbe mouillée, les vers qui dansent dans un jardin brillant de perles, l’asphalte noircie et propre, le sel dans l’air, résidu de nuages...

— Jacob, tu vas rester longtemps à cette fenêtre?

Schtak.

— Tu vas attraper la foudre. Recule un peu.

Cette foudre, grandiose et éphémère, traverse le ciel avec une liliale colère, coups de ciseaux dans le gris céleste.

— Tu vois? Jacob, tu m’écoutes?

Le garçon entend sa mère mais écoute la pluie. Le visage collé à la vitre, il tente de sentir les gouttes qui explosent tout près, si près. Il veut sentir la pluie et oublier tout le reste. Et c’est justement quand il veut oublier qu’il pense à cette fille. À l’ange.

Schtak.

— Cette heure passée à regarder la rue aurait pu être mise à profit, tu sais. À nettoyer ta chambre, par exemple.

Ce pourrait être pire, pense le garçon, le front pressé contre la fenêtre froide. L’ennui, c’est qu’il ignore comment ce pourrait être pire, mais il le sait, allons donc, des samedis après-midi comme celui-là, il lui en reste des centaines à passer, voire des milliers. Juin n’est pas promesse de beau temps, même à dix ans, on sait ça.

Bien pire, convient Jacob; il aurait pu pleuvoir et lui, devoir aller en classe lundi prochain.

C’est l’été, Jake, mon pote. Une averse n’est pas éternelle.

À cet instant, les cieux se zèbrent d’un éclair incroyablement long, une planète de long, dont la puissance s’imprime dans les yeux du garçon.

— Jacob! Pour l’amour, veux-tu reculer s’il te plaît?

L’enfant se tourne, l’éclair dansant encore devant lui, se superposant aux murs beige du salon, aux motifs du tapis, et, plus loin, à la silhouette de sa mère, assise dans la cuisine devant une montagne de tabac, de filtres vides et de paquets ouverts.

Flanquée d’un cendrier plein, elle roule des cigarettes comme une usine.

Schtak. Schtak. Schtak.

— Ce n’est pas dangereux, maman. L’orage est loin au sud.

Elle rit, bourrant sa machine infernale d’une poignée de tabac, sorte de caquètements fatigués, pénibles, qui parviennent à tout coup à chiper un bout de cœur au gamin.

— Et comment tu sais ça, mon grand? Qu’il est loin? Et qu’il est au sud?

Jacob hausse les épaules et retourne à la fenêtre, le cœur un peu moins lourd. Entendre sa mère rire lui fait cet effet, bien qu’il se sente incapable de la rejoindre dans cet instant léger. La dense chute de la pluie, les cieux en émoi, le ramènent sans cesse à l’ange.

Ridicule, à son âge. Sam le lui a souvent répété.

L’eau coule en rigoles sur la grande lucarne, déformant le blanc mirage qui surgit de l’autre côté de la rue. Jacob tente d’aiguiser son regard, et parvient à distinguer un grotesque visage de clown montrant des dents trop joyeuses sous un arc-en-ciel de mots.

LA GLACIÈRE AMBULANTE. 36 SAVEURS DE CRÈME GLACÉE.

Sa main gauche glisse d’elle-même jusqu’au fond de la poche de son jeans, puis ses doigts se referment sur la monnaie y dormant, sur ses économies, en supposant que ce maigre trésor en soit. Sur ses lèvres s’esquisse un sourire coquin, presque mutin. Le sourire d’un enfant de dix ans qui, soudain, ne s’ennuie plus.

Il court jusqu’à son manteau coupe-vent, traversant ainsi la cuisine et les volutes de fumées que laisse échapper une cigarette patiemment garée dans une encolure du cendrier, et s’en vêt avant de sauter dans ses bottes.

— Où vas-tu? C’est le déluge, dehors! Tu t’en vas rejoindre Sam?

Mais la porte est refermée avant la suite de l’inquisition.

Schtak.

 

Le garçon se tient au bord du trottoir, déjà trempé jusqu’à la moelle, et regarde le vieux camion au blanc défraîchi, son clown et son lettrage. Il se tient là, piquet de dix ans habillé de tissu et d’eau, mais il aurait pu tout aussi bien se tenir au tout flanc d’un précipice avec le camion de l’autre côté. Ou sur la rive d’un fleuve aux profondeurs insoupçonnées. Ou sur le toit d’un immeuble en proie aux flammes, avec comme seul espoir de se jeter en bas, chute calculée dans le drap qu’encerclent les pompiers.

Le garçon est là, et sent que tout peut changer, que tout va changer s’il fait un pas de plus, petit pas, grand pas, en chaussures ou pieds nus, un de ces pas existentiels que l’on chérit en mémoire longtemps après qu’il ait été pris.

Ou que l’on regrette comme on regrette un pardon refusé.

La monnaie enfouie dans son poing est devenue froide comme terre en décembre, bien que le contact de la pluie drue soit agréable. Jacob se demande si ce n’est pas une mauvaise idée, après tout; il se sent comme un fugueur sur le point de mettre son plan en branle. Puis il se tourne vers la maison, contemplant de l’extérieur, cette fois, la grande fenêtre du salon.

Parmi les lourds nuages qui s’y reflètent et les gouttes s’y fracassant, la braise immobile d’une cigarette se tient à bonne hauteur, d’abord pâle et faible, puis ardente, et encore pâle, puis orange incandescent.

Schtak, pense Jacob tristement avant de traverser la rue.

Sur le panneau fermé, trois coups secs.

De l’intérieur, du mouvement et une voix bourrue.

— Une minute...

Jacob recule d’un pas, par crainte de recevoir le panneau sous le menton.

Celui-ci reste clos, mais la voix se fait quand même plus claire.

— V’savez qu’il pleut, jeune homme? C’est l’ondée.

Sa tête blanche dépassant de la cabine côté passager, un vieil homme aux rides sympathiques fixe le garçon détrempé. Il répète pour lui-même, observant le temps :

— C’est vraiment l’ondée.

— Vous en avez à la mangue?

L’homme s’apprête à mentir au gamin. Il va le faire sans honte, la honte, il ne la ressent plus depuis belle lurette. Il pense aux croix; quand on change de pays, il faut en faire et en porter. Cet homme a laissé beaucoup plus là-bas qu’il n’en a rapporté, croix là-dessus, croix là-bas. Le monde a changé, pense-t-il, mais il sait que c’était faux. Le monde est le même depuis toujours, ce sont les gens qui changent. La pluie reste pluie, la terre reste terre, le vent reste vent. Les gens, eux, ne restent pas. Ils vivent, et meurent. Ou change de pays. Personne ne reste. Jamais.

— Si vous n’en avez pas à la mangue, j’en prendrais aux fraises. S’il vous plaît.

Sauf un gamin, en plein déluge, qui veut une glace. Lui, il reste. Et à ceux qui restent, on ne ment pas.

— J’ai la meilleure glace à la mangue du pays, petit. Attends, j’ouvre le panneau.

— Merci.

— ... deux p’tits crochets à ajuster, et voilà. Bon. Monsieur désire une glace à la mangue. Excellent choix.

— Merci.

— Pas d’quoi, c’est mon métier. (Il pose les coudes au bord de la fenêtre de service et montre le ciel de l’index.) Et d’ailleurs c’est une journée parfaite pour la mangue.

— Vraiment?

— Ben oui. Vous savez combien il faut d’eau à un manguier pour produire ses fruits?

— Aucune idée. (Ce qu’il sait, par contre, c’est que s’il pouvait voir à travers le camion de glaces, la braise orangée d’une cigarette percerait le rideau d’argent de la pluie.)

— Moi non plus, mais ça lui en prend des litres, ça, c’est sûr.

— Sûr.

— Et si chaque goutte tombée aujourd’hui ne fait pas un litre, je vends ma glacière!

Jacob rit, et le poing qui étreint ses pièces se détend enfin. Le marchand de glace lui rent son rire, un rire comme des coups de tuba, ou des sifflets de paquebots.

Un rire d’homme, se dit Jacob, heureux. C’est ça, un rire d’homme.

— Un cornet mangue pour le monsieur. Z’avez d’quoi payer, j’espère.

— Voici tout ce que j’ai. Ce n’est pas beaucoup... presque rien, en fait.

— Ça tombe bien, presque rien, c’est le prix de ce cornet. Voyons voir... dix, quinze, vingt-cinq, eh ben, vous avez le montant exact, monsieur. Monsieur...

— Jacob. Jacob Bespin.

— Moi, c’est Leander Smitrovich. Et voilà une glace à la mangue dont vous vous souviendrez, Monsieur Bespin.

Monsieur Bespin, pense Jacob, ravi de l’élégance toute simple, de la distinction suave de ces mots. Si j’avais eu un père, c’est ainsi qu’on l’aurait appelé : Monsieur Bespin. Nous serions allés ensemble à la quincaillerie pour acheter un marteau, parce que notre vieux marteau se serait brisé tandis qu’on construisait une cabane tous les deux, en haut d’un arbre. À la caisse, le propriétaire de la quincaillerie, qui aurait reconnu mon père, l’aurait accueillit en disant : « Monsieur Bespin! Fait plaisir de vous revoir! C’est votre garçon? C’est qu’il vous ressemble, pas possible, Monsieur Bespin. Dites donc, un marteau neuf! Vous seriez pas en plein ouvrage, tous les deux? — Oui, oh oui, aurais-je répondu. Moi et mon père, on construit—

— Eh, monsieur Bespin, elle va tout fondre, votre glace.

— Oh pardon... Dites, ça ne vous dérange pas si je reste un peu sous le panneau? Le temps que je la finisse?

— Tiens, z’avez remarqué qu’y pleuvait? Voilà qui m’rassure. Bref, à moins qu’une foule se présente d’ici peu, prenez le temps q’vous voulez. Je refuserais pas un peu de compagnie, moi-même, v’savez. Même silencieuse.

— Merci.

L’orage se déplace lentement vers l’est, poussé par les vents ou par sa propre volonté ; peut-être a-t-il aperçu une autre ville à nettoyer, d’autres âmes à purifier. Ou peut-être, et cela semble plus plausible, a-t-il convenu que Jacob Bespin, petit garçon de dix ans, en avait eu assez pour aujourd’hui. Place au soleil, afin qu’il badine d’or le vestige humide des rues.

Je n’avais pas pensé à Papa depuis si longtemps, admet Jacob. Cela me change de penser... à elle. À l’ange. Si belle qu’on en oublie son nom. Réfléchis, Jake. Était-ce un nom de fleur? Cela lui irait si bien, un nom de fleur. Rose, Iris...

— Jacinthe, Marguerite...

— Vous seriez pas amoureux, monsieur Bespin?

— Hein?

— « L’homme qui aime tout bas pense tout haut »

Jacob ignore depuis combien de temps il a quitté la maison. Quinze minutes? Une heure? Nul doute que sa mère lui servira un sermon sur le danger de parler à un étranger, qu’il ferait mieux, à l’avenir, de rester avec elle, docile et fidèle tel un chien en niche.

Non, merci.

Cet homme vient de mettre un mot sur l’état pitoyable dans lequel il se trouve quand il pleut. Mot qui explique la morosité de certains livres lus, le vide que creusent certaines chansons, le sommeil qui ne vient parfois que bien tard et le réveil trop tôt, scindant les rêves agités.

Désormais, Jacob se sait ni idiot, ni cinglé, ni triste, ni trop mature, il est seulement

— Amoureux... vous croyez que c’est possible d’être amoureux à dix ans, monsieur Kiprovich?

— Smitrovich. Et oui, je crois que c’est possible. Comment s’appelle-t-elle?

Le vieil homme a pour lui un regard profondément doux. Jacob fait non de la tête, sa déception ravivée.

— J’ai oublié. J’ai oublié son nom. On ne s’est jamais parlés, vous comprenez. Ou plutôt si. Juste une fois. Il y a quatre ans.

— Et c’était comment?

— C’était... (tout son corps se détend) C’était parfait.

Jacob sourit à nouveau, le regard lointain. C’est agréable, sourire. Même quand on ne sait pas trop pourquoi. Il réalise que la pluie s’est tue et a fait place à quelques rais diffus.

Smitrovich approuve du chef.

— Parfait, hein? Faudra q’vous racontiez ça, un de ces quatre, monsieur Bespin. (L’homme détache l’un des crochets retenant le panneau.) Pour l’instant, faut q’je file ; avec c’te soleil qui se montre, je dois reprendre ma tournée.

— Quelle heure est-il?

— Tout juste onze heures dix.

— Onze heures dix? Sam doit m’attendre! Je dois y aller! Merci, monsieur! Super glace à la mangue! Merci encore!

Et Jacob laisse le camion blanc derrière lui, son éclat renouvelé sous les rayons dorés; il laisse aussi la maison dans laquelle il grandit depuis toujours, la maison et son unique occupante, prise dans un constant nuage de fumée ocre, mélange lourd de tabac et d’une inexplicable tristesse.

C’est l’été, et Jacob court.

 

© Bruno Crépeault

 

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